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Juin
2006 - Numéro 39 - 4e année ©
Au
sommaire de ce numéro :
Les
dix meilleurs titres gays : palmarès
de Thierry Zedda
Jean-Christophe
Dardenne et Tofino Beach
par Benoît
Payant
Premier
roman gay publié par les éditions Adventice, Tofino
Beach est également le premier titre de son auteur, Jean-Christophe
Dardenne. Si la couverture du livre est très belle et qu’il faut
saluer le travail de marketing fourni par l’éditeur, on ne peut
malheureusement pas en dire autant de l’intérieur du livre et des qualités
littéraires de l’ouvrage. Un bien bel emballage pour un texte décevant.
L’intrigue
du roman en fait est très simple, terriblement déjà vu, et se résume en
quelques mots. Habitué à passer ses vacances à Ibiza où il passe le plus
clair de son temps à draguer et à baiser, un parisien décide cet été-là de
répondre à l’invitation d’un vieil ami parti s’exiler à Tofino, un
village de la côte ouest du Canada, un bout du monde au nord de Vancouver, en
Colombie britannique. Quand il débarque sur place, notre personnage regrette d’abord
son choix et pense qu’il ne pourra rien lui arriver de bon dans un trou pareil
mais il se rassure très vite en constatant qu’il trouve déjà une occasion
de baise à peine entre-t-il dans le premier café venu. Il faut dire que c’est
le genre de gars qui ne peut pas aller dans une toilette publique sans se mettre
à se masturber frénétiquement en regardant tout le monde à la recherche d’une
touche. Ses loisirs ou préoccupations se limitent systématiquement au cul dont
il fait une véritable obsession.
Dès lors, son séjour à Tofino ressemblera trait pour trait à ce qu’auraient
été ses vacances à Ibiza, c’est-à-dire une succession de parties de jambes
en l'air, avec pour seul changement la plage de Tofino comme décor. Le roman
est construit à partir de courts chapitres qui servent tous de prétexte à
introduire une nouvelle fornication. On a l’impression de lire le scénario d’un
film porno. C’est superficiel à souhait d’un bout à l’autre du récit et
d’une pauvreté affligeante. Il n’y a aucune intrigue, aucune progression
dramatique, aucune perspective sur rien. L’histoire se traîne comme ça sur
un très long deux cent cinquante pages avant de se conclure par un dénouement
prévisible et absolument invraisemblable.
Le portrait du personnage principal est particulièrement pénible. Jean-Christophe
Dardenne nous propose un être totalement détestable et insignifiant,
dépourvu de toute intériorité, un handicapé émotif qui pense d’abord avec
sa bite et qui n’a aucun autre centre d’intérêt dans la vie,
un ignare qui reconnaît volontiers qu’il n’a jamais mis les pieds au Louvre
« sauf sous la pyramide pour draguer ». On ne sait quasiment rien de
lui en dehors de ses pratiques sexuelles, car c’est tout ce qui compte à ses
yeux. Il n’a évidemment aucune psychologie et ne débite que des clichés ou
des idées reçues à longueur de journée. Aveuglé par sa prétention, il se
trouve drôle et spirituel alors qu’il est tout simplement sinistre. On lit
tout le roman en étant persuadé qu’il s’agit d’un adolescent attardé,
perdu entre ses 17 et 19 ans, pour découvrir avec stupeur à la fin de l’histoire
qu’il est censé avoir plus de trente ans !
L’écriture de Jean-Christophe Dardenne possède indéniablement du
potentiel mais le texte n’a pas été assez travaillé et comporte encore de
nombreuses maladresses et des fautes qui gênent la lecture. Pour ceux qui ne s’attardent
pas sur la forme et pour qui la littérature gay rime avec littérature érotique, c’est peut-être
acceptable,
mais pour ceux qui cherchent du style et du contenu, c’est à fuir.
Jean-Christophe
Dardenne,
Tofino Beach,
éditions Adventice, Paris, 2006, 259 pages, 14,50 €.
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Les
Hombres de Paul Verlaine
par
Jean-Sébastien Vallée
Steve
Murphy, professeur de littérature française à l’université Rennes
2, présente une version annotée et commentée de Hombres,
le recueil de poèmes érotiques de Paul Verlaine.
Une relecture étonnante, exposée sous l’œil d’un chercheur consciencieux
! Il
s'agit de la première édition complète et critique des poèmes de Verlaine
sur les amours masculines. Publié pour la première fois en 1903 ou 1904, cet
ouvrage a été imprimé sous le manteau et n'a jamais été vendu nulle part
dans son intégralité. On trouvera ici pour la première fois le célèbre Sonnet
du Trou du cul
(signé
conjointement avec
Arthur Rimbaud)
et Ô mes amants… qui ne
figuraient pas dans le premier tirage, ainsi que Henri III
et César Borgia qui datent de la fin des années
1860 et qui, révélés seulement en 1975, n’ont été repris depuis dans
aucune édition du poète.
Cette
nouvelle lecture des textes de Verlaine, écrits à la fin du
dix-neuvième siècle, livre de nombreuses informations qui permettent au
lecteur de se faire une idée plus précise de ces poèmes à la fois
provocateurs et sensuels. Mais avant que l’on puisse lire les fameux poèmes, Murphy
consacre une première partie du livre à la controverse au sujet du véritable
titre que Verlaine aurait voulu donner à son recueil. Pour certains, Hombres
viendrait tout simplement de l’espagnol qui signifie
"hommes ". Pour d’autres, Hombres, prononcée en français
comme "ombres " évoquerait la vie dans l’ombre des homosexuels
de l’époque. Quoi qu’il en soit, Steve Murphy en conclut que le
titre que Verlaine voulait donner à son recueil demeure incertain.
Le lecteur avide désirera fort probablement découvrir le plus vite possible
les poèmes de Paul Verlaine. Pourtant, patience ! Il reste encore quatre
autres parties dans lesquelles Murphy explique les stratégies de
provocation du poète. Il expose également son analyse des textes
"scandaleux" du poète français et livre pour les passionnés une
multitude d'anecdotes et de commentaires tirés de la correspondance de
Verlaine. On comprend facilement pourquoi les écrits de Paul Verlaine
choquaient. Langage cru, simple et direct, on nage dans l’érotisme sans
censure : Mon heureux cul, perforé / Source sûr / Où ma bouche aussi
suça / Ta queue encore fait mes délices.
Cette édition annotée offre une nouvelle
version du recueil de Verlaine, plus accessible et compréhensible, qui
plaira aux amoureux de poésie comme aux plus analytiques. Steve Murphy
livre à la fois la première véritable analyse de l’émergence d’une
parole homosexuelle dans l’oeuvre de Verlaine ainsi qu'une réflexion
totalement novatrice sur la place de ce recueil dans l’histoire de la poésie
et de la poésie homosexuelle du XIXe siècle.
Paul
Verlaine,
Hombres,
éditions H&O, Béziers, 2005, 128 pages, 8,95 $ - 4,90 €.
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Rencontre
avec Abdellah Taïa (1re
partie)
par Laure Naimski
(Source : fluctuat.net)
Abdellah
Taïa est un jeune auteur marocain installé à Paris depuis sept ans.
Originaire d’une famille modeste tenue par une mère tendre mais autoritaire
ne sachant ni lire, ni écrire, il passe son enfance dans une famille nombreuse
de la banlieue de Rabat. Très tôt, il s’éprend du cinéma populaire. Puis c’est
la découverte de la littérature française et de l’écriture.
René de Ceccatty, journaliste au Monde,
signe la préface de son premier ouvrage, Mon Maroc,
dans lequel Abdellah Taïa ouvre l’intimité de
son enfance et de son adolescence. Plus tard, il jette un nouveau pont entre l’intime
et la fiction dans Le Rouge du Tarbouche, suite de
courts récits rédigés en français, langue qui, si elle n’est pas
maternelle, l’a néanmoins fait naître à la vie intellectuelle et
artistique. Pourtant, jamais il ne renie sa culture arabe, toujours présente
dans sa manière d’écrire, sensuelle et épurée.
Comment
vous est venue l’envie d’écrire et qui plus est, d’écrire en français
alors que l’arabe est votre langue maternelle ?
Je n’ai jamais rêvé de devenir écrivain. C’est quelque chose qui m’est
tombé du ciel, qui s’est emparé de moi. C’est le cinéma qui m’a amené
à l’écriture. Enfant et adolescent, il m’obsédait jour et nuit. Je
collectionnais les photos des acteurs, des réalisateurs et je rêvais de
devenir réalisateur. Deux ans avant le bac, j’ai écrit à la Fémis pour
savoir comment passer le concours. L’école m’a répondu qu’il fallait
avoir le Deug. Alors, je me suis dit, puisqu’un jour, je vais aller en France,
puisqu’un jour, je vais passer ce concours et qu’un jour, je vais devenir
réalisateur, autant approfondir mes connaissances en langue française.
J’appartiens à une famille pauvre, je n’avais pas fait mes études dans les
écoles ou les lycées français qui sont réservés aux gens riches. Je venais
de l’école publique où le français qu’on nous enseigne n’est pas
suffisamment bon. J’étais incapable d’écrire correctement ou bien de
développer une idée. Tout de suite, en arrivant en fac à Rabat, je me suis
rendu compte que j’avais énormément de lacunes. J’avais le choix. Soit
abandonner le français et en même temps le rêve du cinéma, soit m’accrocher.
Ce que j’ai décidé de faire. Et le français est devenu ma priorité
À la fac, j’ai décidé de tenir un journal intime en langue française où j’écrivais
tout ce qui se passait dans ma vie, tous les films que je voyais. Petit à
petit, ce journal s’est transformé en quelque chose de plus construit, sans
que je le décide. Je me suis aperçu que j’écrivais ma vie sous forme de
petits textes. L’écriture a commencé en moi, sans même que je m’en rende
compte.
À un moment, j’ai cru que j’avais vaincu la langue française, mais c’est
elle qui m’a vaincu. La langue et la littérature françaises sont entrées en
moi et m’ont insufflé un amour. C’était comme une sirène qui m’aurait
charmé sans que je m’en rende compte. J’étais pris au piège. L’écriture
est quelque chose qui vous vient sans vous prévenir, qui vous tombe dessus. Et
il faut absolument, quelles que soient les conditions, passer à l’acte et
coucher sur le papier ces choses, dont vous ne soupçonniez même pas l’existence
dans votre esprit quelques minutes auparavant. Et cela n’est pas sans rappeler
l’acte sexuel et la masturbation.
La sexualité, précisément, est un thème important dans vos livres.
Pour moi la sexualité n’a jamais été un problème. Il faut dire que je
ne suis pas un modèle de virilité et de machisme marocain. Donc j’étais
très libre par rapport à ça. J’étais tout le temps dans une atmosphère un
peu sexuelle. Dans les sociétés arabes, du fait de la promiscuité, on ne peut
pas échapper à la sexualité de l’autre. En tout cas aux manifestations de
la sexualité de l’autre. Ça commence par celle des parents. Je savais à peu
près tout de leur sexualité. Je savais quand ils faisaient l’amour, quelle
nuit. Même avant, je voyais les prémices. Il y avait aussi mes sœurs qui se
servaient de moi comme prétexte pour aller chez leurs petits copains en disant
qu’elles allaient juste se promener. Moi l’homme, j’étais chargé de les
surveiller. Pendant que mes sœurs étaient dans la chambre avec leur copain, j’attendais.
Elles me donnaient des bonbons, des glaces. Je regardais la télé. Ce n’est
pas du tout quelque chose qui m’a gêné (rires). Peut-être que je suis un
peu fou, mais je vous donne un exemple de la sexualité. Elle était peut-être
non dite mais, dans les sensations, dans l’atmosphère, elle était présente
en permanence.
Quand je vais au Maroc maintenant, je me rends compte à quel point ce pays est
débordant de sexualité ! Autant la sexualité est effacée dans la rue en
Europe et en Occident, si ce n’est sur les panneaux publicitaires, autant dans
la rue au Maroc, les gens se comportent d’une manière outrageusement sexuelle
! Du fait peut-être qu’on ne peut pas dire les choses.... C’est
invraisemblable. Comment peuvent-ils être habillés, marcher, se draguer de
cette façon, se jeter de pareils regards ? C’est un jeu sexuel
permanent. Le fait d’avoir vécu dans cette atmosphère, ça m’a toujours
paru naturel. Dans mon écriture, ça doit se voir un peu. Mais je ne me pose
pas de questions par rapport à ma sexualité, à mon homosexualité. Ce n’est
pas quelque chose qui m’obsède, qui me taraude ou me pose problème.
Dans
vos ouvrages, il y a une part de réflexion philosophique. Est-ce que c’est
lié à votre culture islamique ?
Oui, il y a une certaine sagesse. Ça se traduit souvent à la fin de chaque
récit. Il y a, non pas une morale, mais une manière de revenir sur le récit,
non pour le résumer mais pour dire " voilà, c’est ça ". Ça doit
provenir de la structure des contes oraux, au Maroc et dans le monde arabe.
Souvent, après avoir raconté l’histoire, on la résume en deux ou trois
lignes. J’essaie dans chaque texte de boucler ce que je raconte. S’il y a
une morale, c’est simplement la mienne, celle de ma vie. Ça se voit encore
plus dans les livres d’un compatriote que j’aime beaucoup, Rachid O, un
écrivain homosexuel de 34 ans. Quand j’étais au Maroc, ça a été pour moi
une énorme découverte.
La
suite de cette entrevue dans le numéro
40.
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Les
neuf voeux de Jacques-Cruz Oscariz-Rubio
par
Pascal Éloy
À
25 ans, oscar est un homosexuel normal, voire banal : un corps qui n’appelle
pas forcément les folies, un travail qui ne lui permet pas de s’épanouir et
aucun petit ami à dorloter... Or un jour, alors qu’il héberge un inconnu,
celui-ci lui offre une statue de léopard qui, rapidement, s’avère être un
génie. Oscar dispose alors de 9 voeux dont il peut jouir comme il l’entend.
Cependant,
au fur et à mesure qu'il satisfait ses désirs, des morts étranges
apparaissent dans son entourage...
Au
delà-de son sujet, Les Neuf Voeux d'Oscar Alcala nous fait surtout
découvrir et partager la vie d’une jeunesse homosexuelle uniquement inquiète
de son pouvoir de séduction, de son plaisir sexuel et des aventures qu’elle
pourrait bien vivre. Ici, tout reste superficiel, même l’écriture du livre
qui s’étire, à peine ébauchée, sans réelle transition entre les
différents chapitres. On regrettera que cette histoire d’un Aladin gay et de
sa lampe magique n’ait pas été mieux exploitée afin de nous faire
réfléchir, comme cela est précisé dans la présentation du livre, sur ce que
nous ferions si nous avions, nous aussi, neuf voeux à réaliser. Ceci ajouté
aux innombrables coquilles dont le texte est truffé finit par gêner
considérablement une lecture qui autrement aurait pu être bien agréable !
Jacques-Cruz
Oscariz-Rubio, Les
Neuf Voeux d'Oscar Alcala,
roman, Paris, Éditions
Publibook,
320 pages, 27,50 €.
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Libera
me de
Karin
Kallmaker
Source
: Lezzone
Avec
plus d’une vingtaine d’ouvrages à son actif, Karin
Kallmaker est la reine du roman lesbien sentimental anglo-saxon. Libera
me est son premier titre traduit en français.
À
34 ans, Eaith songe enfin à quitter le nid familial, mais ses parents, fervents
catholiques, ne voient pas cela d'un très bon œil. Même avec un honorable
emploi de professeur d'histoire à l'université de Chicago, on ne quitte le
toit paternel que pour se marier. De son côté, Sydney s'apprête à se
présenter aux élections sénatoriales d'Illinois et fait de son mieux pour
avoir une conduite irréprochable. La rencontre de ces deux femmes va mettre à
mal leur tentative de respectabilité, telle qu'on la leur impose. Mais comme
toujours, l'amour, le vrai, le seul, finira par triompher.
Un agréable moment d'évasion sur fond de politique, de religion. Un livre
comme on les aime..., et comme on souhaiterait en lire plus souvent. Un roman
dans la lignée des "Antipodes" et "Retour de flammes"...,
qui se lit d'une traite. L'auteur pose les vraies questions, abordent des sujets
difficiles mais essentiels : l'approche de l'homosexualité par la religion
catholique, les difficultés de faire des choix, la peur d'être jugé, la
pression sociale (et surtout familiale) et enfin le bonheur d'assumer ses choix.
À noter le contexte intéressant : l'une des héroïnes évolue dans un milieu
catholique et doit apprendre à composer avec. Les assertions sur Alienor
d'Aquitaine sont aussi très plaisantes.
On nous enseigne parfois que les États-Unis représentent le pays de la
tolérance. Preuve est faite, si c’était encore nécessaire, que ce n'est pas
toujours le cas (même si, de façon générale, la morale est sauve). On ne
peut que regretter que l'auteur, qui compte une vingtaine d'ouvrages à son
actif, n'ait que ce seul roman traduit en français. À lire ! Aucun doute là
dessus. Un roman lesbien intelligent et drôle, agréablement écrit, avec des
notes subtiles, des accents cyniques et une détermination incroyable de la part
des héroïnes, des femmes qui doutent et se heurtent à la fois à la religion,
à la politique et à l'histoire. On pleure, on rit, c'est la vie et ça fait du
bien !
Karin
Kallmaker,
Libera
me, Paris,
Éditions KTM, 2003, 201 pages, 16 €.
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Idylle
saphique pour
Liane de Pougy
par
Maxime Foerster
Lorsque
Liane de Pougy publie Idylle
saphique en 1901, la littérature française s'enrichit d'une passion
amoureuse peu commune puisque le couple amoureux est un couple de femmes et que
l'amour entre Flosse et Annhine a été bel et bien vécu par l'auteur d'un
livre qui s'impose comme un classique, au sens fort du terme, de la culture
lesbienne. Longtemps épuisé, enfin réédité, ce roman est le récit d'une
véritable passion amoureuse ainsi que le brillant témoignage d'une époque
foisonnante.
Liane
de Pougy est, avec Caroline Otero, la prostituée de luxe la plus en vue de
Paris. En cette fin de 19e siècle, aristocrates et hommes d'affaires
se ruinent pour passer une soirée avec elle. La rencontre avec une jeune américaine,
Natalie Barney, fraîchement débarquée à Paris, va être à l'origine
d'une passion amoureuse bouleversante pour les deux jeunes femmes. Ferveur,
sensualité, complicité mais aussi jalousie, manque... Autant de sentiments qui
vont donner à cet amour une intensité extrême jusqu'à la fin de l'idylle.
Peut-être est-ce pour mieux tourner la page que Liane de Pougy a
transposé par écrit la beauté de cette relation fulgurante. C'est ainsi
qu'elle publie L'Idylle saphique en 1901, époque où la littérature
compte peu d'ouvrages ouvertement lesbiens. Il y a certes Les Chansons de
Bilitis, mais l'auteur est un homme. En compagnie de la poétesse Renée
Vivien qui a publié très tôt des vers lesbiens à Paris, Liane de
Pougy fait figure de pionnière dans la réappropriation par les lesbiennes
de leur vécu et de leurs amours. Avec L'Idylle saphique, Liane de
Pougy donne une visibilité aux amours lesbiennes dans le cadre d'une langue
française à l'élégance sobre et maîtrisée. Et tandis que la romancière
anglaise Radclyffe Hall immortalisera la lesbienne butch dans son futur
roman Le Puits de solitude, au contraire Liane de Pougy couche par
écrit la réalité d'un couple de femmes à la beauté gémellaire et
rivalisant de féminité. Jean Chalon, qui a été le biographe de Liane
de Pougy et de Natalie Barney, signe la préface de ce roman qui mérite
une place de choix sur les étagères de nos bibliothèques.
Liane
de Pougy,
Idylle
saphique,
Paris,
éditions Alteredit, 2003, 280 pages, 14 €.

Un
tour des librairies lgbt à Berlin
par
Martyn Zadeka
À
Berlin, il est difficile de se faire regarder par les autres. Le regard reste
toujours à l’intérieur de soi. Ce n'est pas une question d'indifférence
métropolitaine, mais on pourrait plutôt croire qu'il existe une sorte de code
qui régit le regard. Il est donc plus simple d'imaginer un regard collé aux
pages d'un livre, surtout quand on pense à cette idée très répandue qui
faisait de l’ex Allemagne de l’Est un leseland, c’est-à-dire un pays
de la lecture. D’ailleurs, fidèle à cette réputation, on continue de
remarquer de nombreux ouvriers qui, pendant la pause de midi, se mettent à lire
un gros roman. Des bouquins, on en voit partout à Berlin, et parmi eux, on
trouve souvent des livres à thématique lgbt. Il est donc naturel de se
demander si la lecture continue de jouer un rôle primordial dans le milieu
homosexuel berlinois. Pour répondre à cette interrogation, j'ai décidé de
faire un tour dans les principales librairies gay berlinoises ( Bruno, Anakoluth,
Eisenherz, Adam), en questionnant non seulement les libraires mais aussi les
lecteurs.
D’après
ce qu’on m’a dit, il convient d’abord d’écarter les ventes classiques
qui sont naturellement occupées par les romans érotiques publiés chez Bruno
Gmünder Verlag et par les bandes dessinées de Ralf König. Par la
suite, on trouve Hans Henny Jahnn (voir photo) dont les images mornes, d'une
violence très sensuelle, ont encore leur place dans l'imaginaire homosexuel d'aujourd´hui,
ce qu’on comprend facilement. Mais l'auteur contemporain le plus apprécié, c'est
Mario Wirz, un berlinois qui, en plus de ses nouvelles (Étreintes
au bout de la nuit et autres textes), a écrit des poèmes qui ont connu
beaucoup de succès.
J'ai
demandé si on pouvait m´indiquer de jeunes auteurs encore peu connus qu’on
pourrait classer dans la catégorie des talents prometteurs. Oui, il y en a,
mais dans la plupart d’entre eux, paraît-il, ont décidé d´écrire sur
Internet, dans des blogs. C’est donc là qu’il faudra aller les chercher.
"Ce qui a changé après la chute du mur, à l´Ouest comme à l´Est",
m'a fait remarquer le responsable de la librairie Adam, "c'est qu’avant,
lire signifiait accéder à la communauté homosexuelle ; alors qu’aujourd´hui
il y a d´autres moyens". Mais en général, on peut dire que le leseland
homosexuel fait de beaux efforts pour résister, même si on a l´impression que
la place du lecteur et de l'auteur sont à présent totalement inversées. En
effet, c´est le lecteur qui est maintenant projeté en avant et il attend que
l´écrivain vienne le rejoindre. On a besoin d'un nouveau langage, de nouvelles
images, et souvent, l’appétit du lecteur n'est dû qu’à un jeûne trop
prolongé.
Jean Genet occupe toujours une position remarquable, et pour rester dans
les auteurs francophones, Roger Peyrefitte également, aussi surprenant
que cela puisse paraître. Mais la vraie curiosité, c´est que l´auteur
francophone le plus vendu dans le librairies gay, c´est Michel Houllebecq.
" Et selon vous, pourquoi ?", ai-je demandé. "D’une part,
ce n´est pas un auteur gay et d’autre part pourquoi aller l´acheter dans un
librairie gay ?" On m´a répondu que de nombreux lecteurs homosexuels se
sentent ici très proches de son emploi de la langue et de sa vision de l'érotisme.
Une réponse qui fait naître bien d´autres questions…
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La
blessure animale de Michel Giliberti
par
Thierry Zedda
Chaque
parution d’un nouveau livre de Michel Giliberti
est un événement en soi et la sortie de son petit dernier, Blessure
animale, ne faillit aucunement à la règle. Étroitement lié aux
éditions Bonobo, dont tous les livres sont illustrés d’une de ses toiles, l’artiste
fécond autant que talentueux nous offre ici un objet somptueux dont l’image
obsessionnelle placé en couverture nourrit chaque ligne.
Franck
est un jeune homme tranquille, un peu désenchanté et sans autre ambition que
celle de profiter de sa jeunesse et de sa bonne nature à travers les
rencontres qu’il multiplie. Un garçon de son époque, comme en suspend dans
le temps, meurtri par certaines souffrances de son enfance dont il ne parvient
pas à se souvenir. Un soir de paresse, alors qu’il est en quête
d’une aventure ordinaire, ses yeux se heurtent à un tableau derrière la
vitrine d’une galerie d’art parisienne. Un tableau qui va le questionner,
l’envahir, puis l’obséder jusqu’à faire de sa vie un véritable enfer.
De cette rencontre, il sortira bouleversé, tandis que son passé, par brides
insidieuses refera surface, l’entraînant dans une course effrénée à la
recherche de sa propre vérité. Dès lors, il ne cessera d’essayer de comprendre la
fascination qu’il éprouve pour cette œuvre d’art qui le poussera à
partir à la rencontre de son créateur, ce peintre qui a déclenché en lui
le mécanisme de la mémoire.
Blessure animale est un road movie doublé d‘un suspens qui tient en
haleine le lecteur jusqu’à la dernière page. Une plongée dans les affres
de l’auto-analyse. Au
cours de ce difficile voyage, notre héros redécouvrira une jeunesse occultée par une
blessure très ancienne qui bouleversera son présent, ses
certitudes et jusqu’à son devenir. Les mécanismes de la psychanalyse sont habilement dépeints. Ils alimentent
intelligemment toute la palette d’émotions et les tourments qu'éprouvent
le jeune homme à travers sa quête personnelle.
Ce nouveau roman de Michel Giliberti est certainement l’un de ses
plus personnels et aussi, surtout, des plus réussis. Au fil des pages, l’écriture
s’affine et les mots se font davantage ciselés. Comme si l’auteur
lui-même s’apaisait de certains soupirs langoureux de son personnage. Giliberti
n’a pas peur des mots et il s’en sert sans calcul. Il les distille au gré
de ses émotions avec une candeur naturelle. C’est d’elle que naît chacun
des troubles. Car
Blessure animale est un grand livre d’amour. De ceux dont on a besoin
pour aller de l’avant et qui nous font sentir un peu moins seul dans le
doute.
Michel
Giliberti, Blessure animale,
Paris,
éditions Bonobo, 2006, 264 pages, 19 €.
Autres
titres de Michel Giliberti
: Bou
Kornine, Le
Bruit paisible des secrets.
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