Décembre
2007 - Numéro 59 - 5e année ©
Au sommaire :
Les
dix meilleurs titres lesbiens :
palmarès
de Françoise Leclère
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Bilan
et restructurations
par
Pierre Salducci
Coup de théâtre
dans le milieu de l'édition gay française. Alors qu'on venait tout juste
d'apprendre la disparition des éditions Gaies et Lesbiennes dirigées par
Anne
et Marine Rambach, une rumeur s'est aussitôt mise à courir selon laquelle un
mystérieux repreneur serait intéressé. Ce revirement spectaculaire est bien
représentatif de la situation d'une industrie du livre gay en profonde mutation
et qui finit l'année en pleine restructuration.
Coup
de théâtre dans le milieu de l'édition gay française. Alors qu'on venait
tout juste d'apprendre la disparition des éditions Gaies et Lesbiennes
dirigées par Anne et Marine Rambach, une rumeur s'est aussitôt
mise à courir selon laquelle un mystérieux repreneur serait intéressé. De
fait, on apprenait de source officielle en date du 23 novembre dernier, que les
éditions du Phare Blanc ont repris en début novembre le fonds des
éditions Gaies et Lesbiennes et leur marque afin d’en assurer la
continuité et le développement. Le nouvel acquéreur a l'intention de
redynamiser commercialement la maison d'édition en lui faisant bénéficier d’une
diffusion sur mesure, assurée par une nouvelle équipe de vente. L'objectif
affiché est de publier une dizaine de nouveautés par an, en développant les
collections actuelles et en créant de nouvelles, plus particulièrement
destinées aux gays. La direction littéraire sera toujours assurée par Anne
et Marine Rambach, un premier programme de nouveaux titres sera annoncé
en janvier pour des parutions en mars 2008.
Parmi leurs meilleurs coups, rappelons que nous devons aux éditions Gaies et
Lesbiennes le récent succès de Génération Arc-en-ciel tome 1 et 2
de Cécile Bailly et Grib Borremans (dont le blog a
malheureusement diparu), mais en dix ans, les éditions Gaies et Lesbiennes
n'ont jamais réussi à imposer un seul auteur de leur catalogue à part
peut-être elles-mêmes puisque les fondatrices poursuivent également une
carrière de romancières et essayistes. Nous souhaitons vivement que cette
nouvelle impulsion dont va bénéficier les éditions Gaies et lesbiennes
redonne à cette maison d’édition une vitalité qui s’était un peu
émoussée au cours des dernières années. Les éditions Gaies et Lesbiennes
ont la particularité d’avoir été les premières à s’adresser
volontairement à la fois aux gays et aux lesbiennes, et à avoir eu l’audace
d’imposer ces deux mots dans leur propre nom. En ce sens, leur démarche fut
particulièrement novatrice.
Depuis quelques mois, le milieu de l’édition gay et lesbienne francophone ne
cesse de se transformer et a connu bien des retournements de situation
successifs. Si certaines maisons tendent à renaître de leurs cendres, d’autres
au contraire disparaissent. Les éditions Cylibris semblent plus que jamais
inscrites aux abonnés absents. Après avoir annoncé de manière très
laconique sur son site "une diminution de ses activités
éditoriales", cette maison semble bel et bien avoir disparu. Aucun
communiqué n'a été émis, aucune justification n'a été publiée. Espérons
que les auteurs auront été consultés et que leurs livres continueront à
circuler.
Également inscrites aux abonnés absents, force est de constater après des
mois de patience que les éditions du Loup ne parviennent pas à voir le
jour. Après un lancement en fanfare en avril dernier, annonçant simultanément
un grand concours de nouvelles et de photos érotiques, ainsi que la parution
prochaine d’un recueil présentant les lauréats, la maison d’édition a
reporté d’abord à un mois plus tard, puis à un délais indéterminé, la
date de clôture du concours, comme si elle n’avait pas été satisfaite des
résultats obtenus. Mais plus de sept mois plus tard, autant reconnaître que
plus personne n’y croit. Enfin, que dire des éditions Jet Lag, elles
aussi lancées en fanfare en 2006, et promettant monts et merveilles pour
finalement accoucher d’une collection érotique restée très clandestine.
D’autres maisons d’édition si elles ne sont pas officiellement fermées ne
semblent plus rien produire et ont laissé passé cette rentrée 2007 sans rien
publier, ce qui est le cas de Bonobo (qui réédite cependant son succès
Marie parce que c’est joli), de Biliki (était-il bien
nécessaire que cette maison d’édition mette la main sur la collection belge Thé
glacé si c’était finalement pour la laisser agoniser de la sorte ?)
et les Cahiers GayKitshCamp qui se limitent à rééditer
occasionnellement quelques titres de leur catalogue. Les éditions Geneviève
Pastre se sont également montrées discrètes.
Heureusement ce bilan 2007 ne sera pas que négatif car plusieurs autres maisons
d’édition présentent une bien meilleure mine. C’est le cas des éditions
lesbiennes KTM, La Cerisaie et L’Engrenage, qui
continuent à régner sur leurs parts de marché, tandis que les éditions Labrys
ont réussi à s’imposer en peu de temps en publiant pas moins de sept
ouvrages, tous salués par nos chroniqueuses. Du côté gay, les éditions H&O
ont fait leur rentrée avec un modeste titre de Nicolas Henri mais
annoncent une bombe signée Jean-Paul Tapie avec Dolko, une saga
historico-érotique gay de quatre volumes et près de 2 000 pages,
réservée aux adultes. Pour leur part, les éditions Textes gais
maintiennent leur ligne éditoriale et soutiennent les jeunes talents en
proposant le 2e roman de Nicolas Robin, Super tragique (une
couverture très originale et intéressante, un titre dans lequel on retrouve de
suite le ton typique de Nicolas Robin).
En ce mois de décembre, marqué par la journée mondiale du sida, c’est l’occasion
de se rappeler tous ceux que nous avons perdus et notamment tous ces écrivains
comme Hervé Guibert, Cyrille Collard, Pascal de Duve, Jean-Paul
Aron, Guy Hocquengheim, Denis Bélanger, fauchés en plein
parcours et laissant derrière eux une œuvre à jamais inachevée.
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Le
froid, la trajectoire des poissons et Pierre Szalowski
par
Pascal Éloy
Pierre
Szalowski connaît bien le journalisme puisqu’il a été tour à tour
photographe de presse, journaliste, rédacteur en chef d’un mensuel de boxe,
graphiste, directeur artistique et directeur de création dans la publicité,
conseil en communication politique, concepteur de logiciels éducatifs,
producteur de contenus interactifs, Vice-président d’Ubisoft…
Il est
donc indéniablement un homme multiple qui vient de commencer une nouvelle vie
en devenant écrivain et en publiant ce premier roman Le Froid modifie la trajectoire des poissons.
Le
4 janvier 1998, un garçon de dix ans découvre que ses parents vont se
séparer. Il décide alors de demander au ciel de l’aider et le lendemain, à
son réveil, tout est blanc… C’est la plus grande tempête de verglas que le
Québec ait jamais connue.
Il s’ensuit une série de rencontres qui ne se seraient pas produites sans ce
déluge de glace : Julie, la danseuse accueille chez elle Boris, le
mathématicien russe obnubilé par son travail sur la trajectoire des poissons,
Michel et Simon, "les deux frères" hébergent Alexis, leur voisin
homophobe…
Ce roman bien écrit relate, avec délicatesse et tout en finesse, les relations
humaines bouleversées par cette tempête de 1998. L’auteur parvient à
décrire des situations simples et ordinaires qui, pourtant, vont placer les
différents protagonistes devant leurs désirs les plus secrets ou les
responsabilités qu’ils tentaient de fuir. Ainsi, une danseuse qui donne de
l'amour se demandera ce que veut réellement dire "donner de l'amour",
un couple s'interroge sur la force de l'habitude dans une relation amoureuse, un
couple gay va oser s'afficher comme un couple et exposer son amour au grand jour…
Il est évident que l’auteur a bien observé la nature humaine avant de se
décider à écrire parce que, à chacune de ses pages, on peut ressentir la
tendresse avec laquelle il traite ses personnages. De même apparaissent,
progressivement, et par petites touches, les précisions qu’il apporte au
caractère de ses héros. Enfin, l’ouvrage d’un abord simple et facile est
ponctué d’éclats d’humour qui font sourire intérieurement et rendent la
lecture du livre encore bien plus agréable.
Ce roman plonge dans un bonheur tranquille, qui transforme tant qu’on n’est
plus tout à fait le même après la lecture ! C'est une grande bouffée de bonheur simple et vrai, sans fioriture excessive,
un concentré de fraîcheur et de délicatesse qu’on a envie de dévorer pour
connaître le plus rapidement possible la fin de l’histoire.
Pierre
Szalowski,
Le Froid modifie la trajectoire des poissons, roman, Montréal, Éditions
Hurtubise HMH, 2007, 295 pages, 24,95 $.
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Murielle
Bonneville, mi-ange mi-démon
Communiqué
Après
La Nef de Sappho (épuisé), Muriel
Bonneville nous revient avec un second roman Mi-ange
mi-démon. Elle a également participé aux recueils de nouvelles
collectifs Transports amoureux et Dessous
divers. Muriel Bonneville vit dans le sud de
la France et partage son temps entre l'écriture et la peinture.
Margot
craque. Trois ans qu'Emmanuelle la trompe. Ras-le-bol, elle fait sa valise,
direction Montréal, histoire de voir si la vie y est plus douce. Hébergée par
Léa, une séduisante écrivaine française, elle rencontre Johanne pour qui «
amour » ne rime qu'avec « un jour ». Margot ne sait plus où donner du cœur,
entre le souvenir d'Emmanuelle qui ne s'efface pas, la mystérieuse Léa et
Johanne la Don Juane.
Mais à trop jongler avec les trois, ne risque-t-elle pas de se perdre elle-même
?
Partagée entre ses amours, Margot se retrouve à la fois victime et bourreau de
ses liaisons dangereuses.
Murielle
Bonneville,
Mi-ange mi-démon, roman,
éditions
la Cerisaie, 2006, 272 pages, 14 €.
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Dix
petits phoques pour Jean-Paul Tapie
Par
Pascal Éloy
Après
avoir été concepteur et rédacteur publicitaire à Paris, Jean-Paul
Tapie vit maintenant sur l'île de la Réunion. Il a déjà publié
plusieurs romans tels que Dolce Roma, Le
Bal des soupirs, Le Désir du cannibale, Le
Fils de Jean, Le Chasseur d’antilope,
Un
goût de cendres
et Le
Garçon qui voulait être juif. Son roman Dix petits phoques présente
la particularité d’avoir été publié simultanément en France et au Québec
par deux éditeurs différents.
Écrit
dans un langage clair, sans aucune fioriture, Dix petits phoques est un
pastiche, un peu iconoclaste et irrespectueux, du célèbre roman d'Agatha
Christie. Si la fin diffère quelque peu, l'histoire suit le même schéma
et un développement identique.
Le roman de Jean-Paul Tapie raconte l’histoire de dix jeunes
gays à la beauté insolente et au comportement narcissique qui se retrouvent
sur une île de la Méditerranée où ils ont été invités sous des prétextes
futiles ou fallacieux. Là, ils sont heureux : la piscine est bleue, le frigo
plein et les garçons disponibles. Mais un meurtrier pervers et rancunier veille
puisqu'il va les assassiner pour leur arrogance. Profitant de leur naïveté, il
supprimera, les uns après les autres, ces "beaux mâles sans
cervelle". Et bien sûr, le romancier nous réserve un dénouement
surprenant qui ne manquera pas de tenir le lecteur en haleine jusqu’à la fin.
On
retrouve dans ce livre tout le style de Jean-Paul Tapie, mêlant
tendresse et violence, avec une pointe de sado-masochisme. Un style qui
connaîtra d’ailleurs son plein épanouissement dans Le Chasseur d'antilope,
le plus récent titre de l’auteur.
Au final, Dix petits phoques se révèle un agréable moment de détente,
sans aucune prétention sauf peut-être, celle d'être un prétexte à relire le
texte original d'Agatha Christie. Il s’agit néanmoins d’un des
romans les mieux ficelés de Jean-Paul Tapie et il ne faudrait pas bouder
son plaisir.
Dix
petits phoques,
Jean-Paul
Tapie, éditions Stanké, 1999,
Montréal, Québec, 208 pages, 19,95 $ - éditions H&0, Béziers,
France, 192 pages, 14 €.
Autres
titres de Jean-Paul Tapie
: Le
Chasseur d'antilope, Un
goût de cendres, Le
Garçon qui voulait être juif.
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La
violence homophobe au Canada
par
Paul-François Sylvestre
Criminologue et
analyste de politiques au gouvernement du Canada, Douglas
Victor Janoff a récemment publié le premier ouvrage au Canada qui
étudie l’effet dévastateur de la violence homophobe. Il a consacré neuf ans
de recherche à l’analyse de plus de 350 agressions et de quelque 120
homicides perpétrés sur des personnes gaies ou lesbiennes, entre 1990 et 2004,
dans diverses provinces du pays.
Pink
blood : la violence homophobe au Canada est un ouvrage unique en son
genre puisque c’est la première étude de cas de portée nationale à
paraître en français sur ce thème. Pink blood est tellement bien
documenté que sa version anglaise a déjà été retenue dans le programme d’enseignement
de plusieurs facultés universitaires canadiennes.
Dès l’introduction, l’auteur précise qu’il a axé ses recherches sur
la violence motivée par la haine – sur les actes de violence à l’endroit d’autrui
perpétrées parce que la victime est gaie ou considérée comme telle. Il
note que la violence homophobe est souvent déguisée ou combinée à d’autres
types de crimes. Dans de nombreux cas, la victime et son assaillant se
connaissent. Cela pousse la police, les tribunaux et les médias à nier la
motivation haineuse ou à en minimiser l’importance.
Janoff examine diverses théories de l’homophobie pour conclure que les
causes sont assez multiples : répression sexuelle, ignorance, ressac
politique, revanche des victimes d’agressions, tendance de certains
hétérosexuels à se sentir rejetés par les femmes qui leur préfèrent leur
propre sexe, et facteurs de développement chez les adolescents (40 % des
attaques contre les gais analysées par l’auteur impliquaient des ados).
Dans la majorité des cas d’agression homophobe que l’auteur a recensés,
les hommes sont seuls au moment de l’agression. Plus de la moitié des
attaques se produisent dans des endroits déclarés gais et, dans 40 % des cas,
il y a de multiples agresseurs. Enfin, près des deux tiers des victimes d’homicide
dont l’auteur a étudié le cas ont été tuées à domicile.
Le livre présente des centaines d’exemples de meurtres et de voies de fait
qui se sont produits au Canada après 1995, année où sont entrées en vigueur
les dispositions sur la détermination de la peine applicable aux crimes
motivés par la haine. Or, Janoff écrit qu’il n’a trouvé pratiquement
aucun rapport indiquant que le juge avait alourdi la peine au motif qu’il s’agissait
d’un crime motivé par l’homophobie.
L’auteur précise que ses recherches permettent d’accorder de la
crédibilité à l’hypothèse d’assassins qui, dans certains cas, s’en
tirent sans peine. Il écrit que, dans beaucoup de cas, les juges, jurés et
agents de justice pénale étaient hétérosexistes et homophobes. Enfin,
Pink blood nous apprend que la Police provinciale de l’Ontario s’est dotée
d’une unité de lutte contre les crimes motivés par la haine, mais cette
unité ne fait pas d’enquêtes et ne recueille pas de données sur les cas de
violence homophobe. Quant à la GRC, elle utilise un système
obsolète pour définir et classer ce type de crimes. Les cas de
violence homophobes n’y sont même pas signalés.
Douglas Victor Janoff, Pink
blood : la violence homophobe au Canada, essai traduit de l’anglais
par une équipe sous la direction de Jonathan Kaplansky, Montréal, Éditions
Triptyque, 2007, 412 pages, 30 $.
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Nina
Bouraoui avant les hommes
par Alexandre
Arnaud
Nina
Bouraoui est née en 1967 à Rennes. Son premier livre, La
Voyeuse interdite, a été récompensé par le prix du livre Inter en
1991. Elle a également obtenu le prix Renaudot en 2005 pour Mes
Mauvaises Pensées. Tout comme d'autres auteures lesbiennes l'ont déjà
fait, comme Marguerite Yourcenar avec Le
Coup de grâce ou Marie-Claire Blais avec Le
Loup, elle se met ici dans la peau d'un homme amoureux d'un autre homme
et nous livre sa vision de l'homosexualité masculine. J’avais vraiment
envie de me détacher du «je» autobiographique. Je crois que j’ai fait le
tour de l’Algérie, de l’amour pour les femmes. Je voulais revenir à la
liberté immense du roman, a-t-elle déclaré à ce sujet.
Le
temps d’un été, Jérémie traîne quelque part entre l’enfance et l’âge
adulte. Il désire des hommes, il aime Samir. Il s’évade du monde qui l’entoure
en fumant des sticks et en lisant de la poésie. Ses sentences sur le monde qu’il
observe autour de lui sont radicales et romanesques. Elles sont celles de son
âge. C’est l’histoire d’un garçon qui vit seul avec sa mère dans un
petit pavillon non loin d’une cité. C’est l’histoire d’un été, saison
dangereuse et violente. C’est l’histoire de Jérémie qui s’ennuie.
L’histoire d’une désertion aussi.
Il n’y a aucun espoir amoureux dans ce livre, parce que le corps prend tout,
il est invasion de tout. C’est le feu, c’est l’attente, c’est la
frustration. C’est le vide et le vertige. La jeunesse est un état sauvage où
tout peut arriver, tout peut se détruire, parce que tout tient sur une seule
force : le désir. J’ai toujours été fascinée par la jeunesse et sa
sensualité, on a l’impression que la sexualité va définir notre personnalité,
explique l'auteure. Jérémie incarne parfaitement cela. Ses sentiments pour
Sami sont violents. Il l’admire, il s’identifie à lui mais il n’y a pas
d’amour au sens propre. C’est charnel. C’est un désir frustré, jamais
satisfait. Il est dans le fantasme total.
Dans Avant les hommes, Nina Bouraoui est devenue Jérémie. Elle est devenue un adolescent gay qui rêve d’hommes et qui se crée un délire amoureux autour d’un camarade de
classe. Dans la littérature, devenir un autre pour mieux raconter qui il est n’est
pas un procédé nouveau, mais Nina Bouraoui y parvient
particulièrement bien. La perte de soi
puis les retrouvailles avec soi, soudaines, d’autant plus qu’on est alors
différent, voilà ce que nous raconte l’écrivaine. Elle nous parle aussi de
la solitude de ce parcours-là et déclare : Quand on est jeune, on est
triste. Tous les sentiments sont exacerbés. On est seul. Chez les homosexuels
c’est encore plus vrai. Avant de me mettre à l’écriture d’Avant les
hommes, j’avais lu un rapport qui établissait que les jeunes homosexuels
se suicidaient 7 fois plus que les autres. On n’en parle jamais de cela ! Au
sujet de l'écriture de ce roman, elle précise : Avant d'obtenir le texte
final, j’ai jeté 200 pages ! Je m’étais rendu compte que je tombais dans
le piège du jeunisme. J’avais trop caricaturé Jérémie dans ses manières
et sa façon de parler. J’ai tout repris avec la volonté de donner plus de poésie
au personnage. J’en ai fait un garçon sensible, aimant la lecture.
Avant les hommes est un roman incandescent et sensuel qui met
à nu les tumultes et les fragilités de l’adolescence. De livre en livre, Nina
Bouraoui affirme sa singularité, la grâce et la volupté d’une écriture
envoûtante qui continue de nous éblouir. Elle signe là un dixième roman très
réussi, hanté par la sensualité, une œuvre charnelle - toute en tension -
dans un style simple et limpide. Un pur régal.
Nina
Bouraoui, Avant les hommes,
éditions Stock, Paris, 2007, 120 pages, 11 €.

Ann
Wadsworth ou Mrs Medina
par
Christel Marque
Ann
Wadsworth vit à Boston où
elle est directrice de collection à la Boston Athenaeum, une des plus anciennes
bibliothèque indépendante des États-Unis. Elle a publié son premier roman Light,
coming back en 2001. Avec Mrs
Medina, Ann
Wadsworth a obtenu le prix
Foreword en 2002 et s'est retrouvée finaliste du prix Lambda en 2001.
Reconnue
par ses pairs, dont Sandra Scoppettone, Ann Wadsworth nous ouvre
ici les portes d’un univers feutré, décrivant avec une tendresse poétique
les plaisirs d’une longue vie à deux où le silence se lie aux rituels
quotidiens, où la musique résonne d’un amour serein, qu’une rencontre,
soudain, viendra ébranler et remettre en question.
Mrs Medina forme un couple des plus déconcertant avec Patrick, un brillant
violoncelliste, de 25 ans son aîné. À l’approche de la soixantaine, alors
que son mari affronte sereinement une mort toute proche, Mercedes Medina
découvre non sans crainte les tourments d’un premier amour au féminin.
Inexplicablement attirée par Lennie, une jeune femme vivant aux antipodes de
son monde bourgeois et mélomane, Mercedes doit se débattre entre cette
nouvelle passion et ses responsabilités d’épouse attentionnée et dévouée.
Dès lors sonnera l'heure pour Mercedes des questionnements et des remises en
cause. Parviendra-t-elle à passer outre les sarcasmes d’un mari qu’elle n’a
jamais cessé d’aimer et d’admirer ? Devra-t-elle conjurer cette
passion naissante alors même qu'elle doit affronter la mort de Patrick et la
disparition mystérieuse de Lennie ? D'autant plus qu'un nouveau joueur
viendra brouiller les cartes quand elle fera la rencontre inattendue de la
pétillante Diana qui l'aide à franchir le cap de cette double perte. Notre
héroïne réussira-t-elle finalement à s’inventer un avenir dont elle seule,
désormais, maîtrisera le tracé ?
Ce second roman de Ann Wadsworth nous entraîne vers des contrées
méconnues, celles d’un trio amoureux improbable mais superbe de passion et de
rebondissements. Mrs Medina présente l’histoire sensible d’une femme
mûre sur le seuil d’un nouvel amour, à la frontière d’un univers de
tendresse et de douceurs féminines. Mrs Medina nous parle de la
réussite d’un amour qui dépasse les âges et survole le temps qui passe. À
lire d’urgence pour celles qui doutent encore que l’amour ne peut pas se
conjuguer à tous les temps.
Ann
Wadsworth,
Mrs Medina, traduit de l'anglais par
A. Giraud, éditions dans l'Engrenage, 1997, 352 pages, 18 €.
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Entrevue
Michel Giliberti
par
Pierre Salducci
Il
a déjà été compositeur interprète mais
Michel Giliberti
mène plutôt aujourd'hui une
double carrière d'auteur et d'artiste peintre, chacune de ses personnalités
venant compléter l'autre. En tant que peintre, il produit de très grands
formats à partir de jeunes modèles qu'il prend en photo. En tant qu'auteur,
il a déjà signé plusieurs romans, une pièce de théâtre, et même des
livres d'art sur la Tunisie, pays qu'il affectionne particulièrement.
Essentiellement publié par les éditions Bonobo, Michel
Giliberti aime projeter la
vision idéale d'une société qui engloberait ses diverses minorités dans
l'harmonie et sans discrimination.
Quel
talent s’est affirmé en premier chez toi et comment s’est développé
ton parcours de créateur ?
J’ai toujours aimé écrire et peindre depuis tout petit, mais la peinture
offre l’avantage de se "lire", immédiatement, c’est une des
raisons pour laquelle elle s’est très vite imposée. Cependant,
avant de devenir peintre, la musique, une deuxième nature chez moi, m’a
donné l’occasion d’être professionnel en tant qu’auteur compositeur et d’enregistrer
trois albums chez CBS dans les années 7O jusqu’au début des années 80.
Pour moi, les trois disciplines sont
indissociables, elles participent d’une certaine harmonie des rythmes, des
couleurs, des sons et des mots.
Dans ton roman Les Yeux silencieux, le
personnage de Raoul est écrivain et fait cette confession : il sait que
le roman viendra doucement sans même qu’il s’y attende. Ne jamais être
tout à fait sûr du déroulement de l’histoire, voilà ce qu’il préfère.
Improvisation sur l’écran vide de l’ordinateur, c’est moins
impressionnant que la page blanche, est-ce que cela correspond aussi à ta
vision et à ta façon d’écrire ?
Oui, j’aime beaucoup cette idée d’aller n’importe où, de ne pas
connaître réellement le destin de mes héros. À partir d’une première
phrase jetée comme ça, je m’installe dans le roman et je le découvre
moi-même.
Toujours dans Les Yeux silencieux, Cerise lit
beaucoup de poésie comme par exemple St John Perse,
René Char, Edouard Glissant.
Elle lit aussi la littérature maghrébine, est-ce que c’est ton cas ?
Quels sont les auteurs qui t’ont influencé ?
Oui, je suis comme Cerise. Nous avons les mêmes goûts ! Mais,
les auteurs qui m’ont donné l’envie d’écrire, quand j’avais 14 ou 15
ans sont les auteurs russes (Dostoevsky, Tolstoï, Tourgueniev),
puis Cronin, Hemingway, Stendhal et un peu plus tard Camus,
Sartre, Duras, Sagan, Gide… Quand
j’avais entre 5 et 7 ans, j’aimais beaucoup lire Roudoudou,
certainement ce côté "bravitude" et une certaine forme de bien-être…
Puis l’histoire de La Chèvre de Monsieur Seguin m’a beaucoup
marqué. Le livre qui m’a donné
réellement l’envie de décrire le passage du temps c’est La Colline aux
cyprès de L. Bromfield.
Tu as participé récemment aux Rencontres littéraires gay de Playa del Inglés,
comment as-tu vécu ce festival ?
J’ai vécu ces rencontres comme une parenthèse dans le monde clos de la
création qui m’enferme la plupart du temps, mais reste celui que je
préfère. Elles m’ont distrait à un moment difficile de ma vie. Je ne peux
pas dire que je l’ai vécu comme une expérience particulière, car entre
soleil et farniente, il est difficile d’imaginer que l’on est là pour des
rencontres littéraires. Je suis surtout heureux d’imaginer désormais le lieu
où évoluent des amis dont je connaissais le travail, mais pas le cadre de vie.
Quelle est la place de l’homosexualité dans ton œuvre littéraire, quel
message veux-tu passer quand tu abordes ce sujet ?
Je ne me sens jamais homosexuel quand j’écris ou quand je peins et je n’ai
pas choisi d’aborder ce sujet ; je griffonnais déjà quand j’étais
très jeune, à une époque où la sexualité ne m’effleurait même pas.
Je peins et j’écris avec mes ingrédients et ma
sensibilité homosexuelle, bien entendu, mais il n’y a pas de message… à
chacun d’interpréter selon son vécu. Je veux être gay au milieu de
tous… Je suis terrien avant tout. Disons
que je m’attache plus à la psychologie des personnages, aux sentiments, à la
fragilité, et à la place qu’ils occupent au centre d’un monde qui mélange
toutes les cultures, toutes les différences et donc toutes les sexualités.
As-tu un autre livre en préparation ? Quels sont tes projets ?
J’ai achevé l’écriture de deux livres et la version romanesque de ma
pièce Le Centième nom. Le premier
résume mes douze années d’enfance en Tunisie et l’autre raconte la très
sombre histoire d’un blogueur qui s’enfonce dans une espèce de névrose
suicidaire. En dehors de mes expositions
annuelles, je devrais sortir ce dernier roman et si j’avais le temps, un livre
de photos, car je suis un passionné de photographie. En
juin 2008, on jouera ma pièce de théâtre Le Centième Nom à
Bordeaux, et certainement à Paris, bientôt.
Autres
titres de Michel Giliberti
: Blessure
animale, Bou
Kornine, Le
Bruit paisible des secrets.
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