Janvier
2008 - Numéro 60 - 5e année ©
Au sommaire :
Les
dix meilleurs titres lesbiens :
palmarès
de Véronique Bréger
Vous souhaitez
recevoir gratuitement notre lettre d'info mensuelle ?

La
lutte ne finit-elle jamais ?
par
Óscar Pérez Gómez
En Espagne, deux
maisons d'édition seulement se partagent le marché de la littérature gay et
lesbienne. Si elles ont aujourd'hui le même rayonnement, elles n'ont pas du
tout la même histoire. Les éditions Editorial Egales
sont à Barcelone et affichent un nom catalan, tandis que Odisea
Editorial est installée à Madrid, comme si
chacune régnait sur son territoire. Pourtant, il n'en a pas toujours été
ainsi. Les éditions Egales, dirigées par Connie
Dagas, existent depuis plus de dix ans déjà puisqu'elles ont été
fondées en 1995, alors qu'Odisea est un joueur
plus récent, qui n'intervient que quatre ans plus tard en 1999. En très peu de
temps cependant, cette maison dirigée aujourd'hui par
Óscar Pérez Gómez a su s'imposer, publiant toute une nouvelle
génération d'auteurs de la relève espagnole et organisant un prix littéraire
annuel - los premios Odisea - qui jouit d'une bonne crédibilité. Mais la
situation a beau se développer
quand il s'agit de se confronter au conservatisme du milieu du livre, les choses
semblent ne pas changer très vite. D'où cette interrogation du directeur de la
jeune maison : La lutte ne finit-elle jamais ?
Nous
sommes au 21e siècle, en 2008, et nous continuons avec la même mentalité qu’à
l’âge des cavernes. Il y a deux jours, j’ai eu l’occasion de passer par
La Casa del libro de Madrid et par le Corte Inglés pour voir où ils avaient
placé les 9e Prix Odisea. A ma grande surprise, je vois qu’ils ont été
placés, de façon tout à fait incompréhensible, dans la section de la
littérature érotique. Le roman qui a gagné cette année, Desde aqui hasta tu
ventana, de Javier Herce, raconte une histoire d’amour et de découverte dans
laquelle apparaissent à peine quelques scènes de sexe. Quant au finaliste,
Esta noche tu decides, de Ramon Martinez, c’est un roman déjanté dans le
style Choisis ta propre aventure.
Si l’on se fie seulement aux raisons commerciales, il se vendrait beaucoup
plus de livres dans la section générale des Nouveautés, qui permet d’accéder à un public
beaucoup plus vaste, alors que, dans la section littérature érotique, non
seulement on rejoint un nombre de personnes moins important, mais en plus les
acheteurs intéressés par la littérature érotique seront déçus par ces deux
livres.
Mais l’objet de cet article, n’est pas de me plaindre pour 50 ou 100
exemplaires vendus en moins. Ce qui m’indigne, c’est que les romans des
éditions Odisea, du simple fait qu’ils mettent en scène des personnages
homosexuels, sont directement catalogués comme littérature érotique. En
Espagne, ça fait déjà un moment qu’a été votée la loi sur le mariage
homosexuel, avec toute les normalisations qui sont censées en découler au
profit de la communauté gay et lesbienne. Il est déplorable que se
maintiennent des préjugés archaïques et malveillants, particulièrement dans
le milieu de la culture, et que l’on continue à nous juger seulement pour ce
que l’on fait dans notre lit, sans se soucier du reste des aspects qui
composent la vie d’une personne.
C’est triste mais que pouvons-nous faire ? D’abord, continuer à
lutter, et ensuite, continuer à publier des romans qui mettent en scène des
personnages homosexuels, et démontrer grâce à eux que l’homosexualité n’est
pas une dépravation, un vice ni une maladie (même si c’est fatiguant de
devoir toujours répéter la même chose).
réagir
à cet article ]
revenir
au sommaire ]
Nicolas
Henri et le prince de Kazarkhan
par
Pascal Éloy
Après
Bleu Caraïbes et La Nuit de Mortefagne, Nicolas
Henri
nous revient avec un troisième roman Le Prince de Kazarkhan,
un livre qui s'inscrit dans la lignée des récits dans le style des mille et
une nuits, comme l'excellent Le
Grand Vizir de la nuit de Catherine Hermary-Vieille.
Le Prince de Kazarkhan
se situe au milieu du XIIIe siècle, et raconte l'histoire de Luka, enfant
pauvre d'un pays nordique, remarqué par un moine. Celui-ci va l'acheter à ses
parents (trop heureux de se débarrasser de cette bouche inutile à nourrir) et
va l'emmener dans son monastère afin de lui permettre de développer ses
connaissances et son intelligence. C'est là qu'un jour il va être enlevé par
des barbares et ensuite, après avoir été violé par tout l'équipage du
bateau, vendu comme esclave dans un orient mystérieux et inconnu. Là, il
rencontrera Omar dont l'amour va lui redonner confiance en lui au point qu'à la
mort de ce dernier, il deviendra le précepteur du futur sultan de Kazarkhan,
Djamil.
C'est à ce moment que commence l'histoire dans l'histoire puisque Luka va
devenir un personnage secondaire de l'histoire de Djamil, ce prince poète,
musicien et… amoureux de son jeune page Sélim. Sans dévoiler le terme du
roman, on peut annoncer que Luka reprendra sa place de héros à la fin du
livre.
Bien écrit, avec quelques tirades poétiques, Le Prince de Kazarkhan
est une œuvre ambitieuse conçue sur un
modèle à priori étonnant et inattendu. Comme si on ouvrait des poupées
russes, une histoire se révèle
progressivement dans l'histoire pour finalement prendre quasiment tout l'espace
du livre. Bref, un bon moment de détente sans prétention autre que celle de
donner du plaisir! De nombreuses descriptions érotiques contribuent d'ailleurs
à doter le roman d'une atmosphère très intime et chaude rappelant, bien que
dans un autre cadre, certaines scènes de Les Nuits de Mortefagne.
A une époque où on a parfois tendance à stigmatiser l'intégrisme
islamique, Le Prince de Kazarkhan
offre une vision différente, et peut-être dérangeante, d'un
Orient jouisseur, ouvert sur les plaisirs de la vie et de l'amour… Bien qu'assez
éloigné du charme un peu enfantin et naïf des Mille et une nuits, ce roman
décrit un islam calme et simple, ouvert sur le monde mais où
il est parfois difficile de s'assumer tel que l'on est face à une religion
intransigeante.
Nivolas
Henri,
Le Prince de Kazarkhan, roman, Béziers, éditions H&O, 2007, 295 pages, 24,95 $.
réagir
à cet article ]
revenir
au sommaire ]
Le
Monde de Jane vu par Paige Braddock
Par
Laetitia Schuck
L’américaine
Paige Braddock vit en Californie, où elle est
vice-présidente et directrice artistique du studio de création de Charles
Schulz, l'auteur de Snoopy. Le
Monde de Jane, est un comic-strip* construit à la
manière d’un sitcom lesbien. Développé depuis les années 1990, c’est le
premier avec une héroïne homosexuelle à avoir été publié par un grand
quotidien américain. Le Monde de Jane a été
sélectionné parmi les finalistes 2006 du grand prix national américain Will
Eisner dans la catégorie Meilleur auteur de bande dessinée d’humour. Paige
Braddock nous offre enfin ici cette héroïne de bande-dessinée
qui manquait tant au public lesbien.
Le
personnage principal du Monde de Jane est Jane Wyatt, jeune lesbienne
trentenaire urbaine : cheveux courts blonds, petites lunettes rondes, col
roulé ou t-shirt noirs, selon la saison. Son objet fétiche : une mug avec
dessus un smiley. De formation journalistique, Jane se retrouve pour un temps
vendeuse au Quicky-mart. Autour d’elle, gravite une galerie de
personnages : Ethan, son colocataire, Dorothy, son amie d’enfance, Alexa,
sa nièce, Chelle, la fashion-victime avec laquelle elle a une aventure, Natalie,
sa jeune collègue branchée, Rick, un policier gay… Les animaux,
personnifiés, animent également ce petit monde : le fidèle chien Rusty,
un hamster qui a disparu…
Paige Braddock aborde ici avec justesse la panoplie des relations
humaines : l’amitié, les aventures, la séparation… Les thèmes
abordés sont souvent légers (les vacances dans la nature ou aux sports d’hiver),
parfois graves (la maladie, le chômage). Jane est une héroïne attachante, ou
plutôt une anti-héroïne, loin des super-héros traditionnels qui peuplent
habituellement les comics. Véritable clown, elle se retrouve dans des
situations rocambolesques qui nous font sourire, et rire. Par ailleurs, elle
cherche continuellement un sens à sa vie, que ce soit dans le domaine
professionnel ou relationnel. Intelligente et sensible, elle doute, se remet en
question tout en affirmant un certain caractère.
Le
Monde de Jane est une bande dessinée riche et originale : très
réaliste dans la présentation du quotidien, elle peut être en même temps
surprenante quand elle s’aventure aux frontières du réel (il est question d’extraterrestres…).
En effet, Jane rêve beaucoup et le monde qui l’entoure est très libre. La
question de l’orientation sexuelle est présente notamment à travers une
réflexion humoristique sur les "critères" de chaque tendance, mais
elle ne pose jamais problème. Chacun cherche le bonheur, qu’il soit gay,
bisexuel, hétérosexuel… Le trait noir et blanc de Paige Braddock est
clair et les détails graphiques précis. On le compare souvent à celui d’Alex
Robinson (De mal en pis). La structure chapitrée décline des scènettes,
à la manière des épisodes d’une série. L’action se déroule tour à tour
chez Jane, en ville, à la gaypride, à la campagne… L’élément moteur du Monde
de Jane est l’humour, l’ironie est omniprésente sur chaque planche. Paige
Braddock fait un clin d’œil à ses lecteurs en introduisant une mise en
abyme, c'est-à-dire une BD dans la BD. En effet, les personnages n’hésitent
pas à faire des commentaires ou à se livrer à des réflexions sur le
processus même de la construction de l’œuvre. Cet élément vient confirmer
l'impression que la frontière entre réalité et fiction est bien mince. Par
ailleurs, Le Monde de Jane est multiple, il renvoie à tous les fantasmes
et se réfère à de nombreux autres comics, divers personnages de film et même
à Marcel Proust. Chacun peut retrouver une part de sa vie à travers la
petite bande de Jane. On a vraiment hâte de se plonger dans un troisième
épisode. Vivement la suite !
*Aux
États-Unis, désigne une bande dessinée distribuée par une agence de presse
et publiée dans la presse quotidienne. Celle-ci peut être "à suivre"
(continuity strip) ou contenant un gag par livraison (stop comic ou gag-a-day
strip).
Paige
Braddock,
Le Monde de Jane 1 et 2, bande-dessinée,
éditions
Dans l'engrenage, 2003-2004, 154 pages, 17 €.
réagir
à cet article ]
revenir
au sommaire ]
Claude
Puzin ou Louis de Bourbon
Par
Thierry Zedda
Agrégé
de lettres classiques, professeur e chaire supérieure et passionné d’histoire,
Claude Puzin a choisi pour son premier roman de
nous proposer une reconstitution historique avec Louis de
Bourbon ou le soleil maudit. Mais on lui doit aussi de nombreuses
analyses d’œuvres et d’auteurs parmi lesquelles Poésie
Saint John Perse, Le Jeu de l’amour et du hasard
ou encore Poésie du 19e siècle.
Louis
de Bourbon, comte de Vermandois, est un des nombreux enfants adultérins de
Louis XIV et certainement le moins connu. Légitimé, il est nommé amiral de
France à l’âge de deux ans. Confié pour son éducation à Colbert, il ne
connaît que peu sa mère Louise de la Vallière, première favorite du roi,
tombée en disgrâce lorsque le souverain lui préféra la Montespan, et qui se
retira en religion pour y mener une existence austère. Beau, intelligent,
doué, surtout pour la danse, le garçon ne cesse de rappeler la flamboyante
personnalité de son père à son âge et paraît voué au plus grand des
destins du royaume. Pourtant au cours de l‘été 1682, son nom est au centre d’un
des scandales les plus retentissant qu’ait connu Versailles, révélant pour
le coup son homosexualité. Châtié puis exilé, il part à la guerre où il y
meurt à seize ans sans jamais avoir pu retrouver les faveurs de son père.
Aussi étrange que cela puisse paraître, Claude Puzin est le premier
auteur à se pencher sur la destinée de cet illustre adolescent totalement
oublié de l’histoire. Il n’existe aucun écrit de ou sur Louis de Bourbon
et son nom n’est mentionné que parcimonieusement par ses contemporains. Ce
roman passionnant, fruit d‘un précieux mais monumental travail de recherche,
est donc un véritable exploit. Claude Puzin reconstruit l’Histoire par
ricochets, grâce à la documentation qui existe sur les contemporains de son
personnage, car - précise-t'il - « si l’on ne sait presque rien de Louis, l’on
sait tout ou presque de ses parents, de ses amis, de ses ennemis, de la cour du
Roi-Soleil… » On plonge ainsi avec délice au cœur de l’une des pages
les plus fascinantes de l’histoire de France, découvrant un Louis XIV
vieillissant dont chaque geste est mis en scène et dont la vie est un
perpétuel spectacle, un Roi Soleil orgueilleux au point d’en devenir odieux
et cruel avec son entourage, son épouse, ses maîtresses mais aussi ses
enfants.
Louis
de Bourbon ou le soleil maudit nous
fait découvrir que l’homosexualité était tolérée et très courante à
cette époque. Le frère du Roi, Philippe de France, entretenait d'ailleurs une
relation avec le Chevalier de Lorraine aux yeux de toute la cour, sans oublier
ses favoris le marquis de Châtillon et le comte de Guiche. Une homosexualité tolérée,
certes, mais jamais revendiquée. Aussi, le jeune Louis de Bourbon devient-il une
proie d’honneur pour tous les « mignons » de Versailles lorsqu’ils
décident, Lorraine en tête, de créer une confrérie secrète.
Dans Louis
de Bourbon ou le soleil maudit, Claude
Puzin ne cède jamais au sensationnel. Il nous livre une œuvre riche et dense
qui se lit avec délectation. Son style et ses mots chantent le français de l‘époque.
On y parle de « vit » , de « bardache » et de
« mignons ». Mais plus que tout, l’auteur nous fait découvrir une
société érigée pour le plaisir, quel qu’il soit. Grâce à lui, on
retrouve le sens de
mots galvaudés tel que "libertinage". Enfin, jouant d'un effet de miroir,
il nous invite à une réflexion sur l’homosexualité
de nos jours.
Louis de
Bourbon ou le soleil maudit,
Claude Puzin, éditions Textes
gais, 2007, Paris, 259 pages, 18 $.
réagir
à cet article ]
revenir
au sommaire ]
Francis
Leplay après le spectacle
par
Pierre Salducci
Francis
Leplay est comédien et travaille pour le cinéma, le théâtre et la
télévision. Il a publié en 2006 un petit récit aux éditions du Seuil dans
la collection Écrire, dirigée par René de
Ceccatty, un livre qui serait probablement passé totalement inaperçu s’il
n’avait reçu le Prix Altern’art Québec 2007, attribué à un texte
traitant du vécu altersexuel (c’est-à-dire de toute activité sexuelle n’appartenant
pas à la norme).
Après
le spectacle raconte en même pas 150 pages le parcours d’un comédien qui
se cherche tant sur le plan affectif que professionnel. Autour de lui, le combat
fait rage pour le statut des intermittents du spectacle. Voici qu’il s’engage
dans la lutte à son tour. Puis, il rencontre Mathieu pour qui il a une sorte de
coup de foudre. On le comprend, Mathieu a 21 ans et présente bien. Pour le
narrateur, Brice, qui a 36 ans et un grand vide dans sa vie, cette rencontre est
comme un bain de jouvence, d’autant plus que sa relation avec Pierre, qui
compte déjà six ans, est plus ou moins en train de battre de l’aile. Brice
et Mathieu se fréquentent vaguement pendant deux semaines et comme il se doit
le jeune Mathieu décide très vite de poursuivre sa route tout seul et propose
à Brice de devenir ami ou amant d’occasion, sans engagement. Notre héros en
verra sa vie toute bousculée et cette rupture, qu'il considère sérieusement
comme un échec sentimental, le précipitera dans le bureau d’une psychanalyste
lacanienne à laquelle il raconte sa mésaventure dans le détail. Ces
confessions deviennent finalement le livre en train de s’écrire, alternant le
récit de Brice avec les commentaires de la psy. Après quelque temps, Brice
finira par faire le deuil de Mathieu et mettre à profit cette expérience pour
mieux travailler le rôle d’un homosexuel, dans une pièce de Jean Genet qu’il
commence à répéter.
Après le spectacle est un livre tout à fait inoffensif comme les aiment
les éditeurs grand public parisiens, un livre qui ne dit rien sur rien, n’avance
pas la moindre idée et n’apporte absolument aucun éclairage nouveau ni sur
les êtres, ni sur les émotions, et encore moins sur les situations. Une
éternelle contemplation de soi-même, déjà vue et déjà lue mille fois, avec
les sempiternelles jérémiades, le rabâchage habituel sur "l’homosexualité
mon douloureux problème", un texte qui tourne en rond et s’enferme sur
lui-même, sa névrose, sa psychanalyse, sans jamais trouver la porte de sortie.
Mais surtout, un texte qui suscite bien des interrogations, comme par
exemple : Comment une histoire aussi insipide peut-elle trouver preneur aux
éditions du Seuil, qui plus est avec la caution de René Cécatty ?
Bien sûr, poser la question, c’est y répondre. Par ailleurs, on ne peut s’empêcher
de se demander pourquoi le jury du Prix Altern’Art Québec a cru bon de
récompenser ce livre plutôt qu’un autre… N’y avait vraiment rien de
meilleur de paru dans toute l’année 2007 ? Qu’il nous soit permis d’en
douter. Et où est le rapport avec le vécu altersexuel tel qu’annoncé dans
la définition du prix ? Francis Leplay n’illustre rien de
particulier, sinon toujours la même chose, une homosexualité à la dérive,
des êtres perdus, sans identité ni repères.
Sans compter que ce qui surprend le plus dans Après le spectacle, c’est
l’immaturité totale du narrateur. Qu’un gars de 36 ans puisse tomber
amoureux d’un autre de 21, passe encore, mais qu’il puisse se faire la
moindre illusion sur ce que ça va donner, se mettre dans cet état et se perdre
à ce point au bout de deux semaines de fréquentation avec un gars qui a 15 ans
de moins, c’est vraiment navrant pour lui. On a l’impression de relire un
remake de Tofino Beach, de Jean-Christophe Dardenne, roman dans
lequel les personnages ont tous plus de la trentaine mais paraissent à peine 15
ans d’âge mental.
Francis
Leplay, Après
le spectacle, roman, Paris, édition du Seuil, 2006, 142 pages,
15 €.
réagir
à cet article ]
revenir
au sommaire ]
Les
Politiques sexuelles selon Kate Millett
par Guilaine
Depis
Née en 1934 dans
le Minnesota, Kate
Millett est une figure majeure du féminisme. Elle est connue dans le
monde entier pour son combat politique. Sa thèse, Sexual
Politics, soutenue en 1970 à l’université de Columbia, connaît un
véritable engouement dès sa parution. En 1971 elle achète une ferme qu’elle
restaure pour en faire une communauté de femmes artistes, baptisée Women’s
Art Colony Farm. Elle a signé de nombreux livres tout en consacrant sa vie à
la libération sexuelle. Ses romans En vol et Sita
racontent, sous le voile de la fiction, ses expériences homosexuelles. En
Iran relate la lutte pour les droits des femmes qu’elle a menée dans
ce pays avant d’en être expulsée.
La
Politique du mâle est une critique de la société occidentale qui se
concentre sur une dénonciation du pouvoir patriarcal et de la négation du
corps féminin à tous les niveaux : idéologique, sociologique,
anthropologique, politique, ainsi que littéraire.
Dans une première partie, l’auteure défend l’idée, trop souvent
négligée selon elle, que la sexualité a un aspect politique. Dans une
deuxième partie, plus théorique, elle retrace la grande transformation qu’a
connue la relation traditionnelle entre les sexes au XIXe siècle et
au début du XXe, puis le climat de réaction qui s’est installé
entre 1930 et 1960, assurant la persistance d’un mode de vie patriarcal
modifié. La troisième partie est consacrée à l’étude du reflet de cette
seconde période dans la littérature : l’auteure étudie la
représentation du rapport entre les sexes chez quatre écrivains : Norman
Mailer, D.H. Laurence et Henry Miller.
Tandis que les écrivains anglo-saxons Norman Mailer, D.H. Laurence
et Henry Miller y sont dénoncés pour leur sexisme, mettant en scène
des personnages féminins soumis et humiliés, Kate Millett oppose leurs
points de vue phallocrates et androcentristes à celui d'un auteur français, Jean
Genet.
Dès sa sortie, La Politique du mâle fit l’effet d’un pavé dans la
mare et contribua par la suite à favoriser le développement des études et
recherches féminines au niveau universitaire, ainsi que la révélation
d'injustices qui allaient éclater au grand jour pendant la deuxième vague du
féminisme.
Kate Millett, Les
Politiques sexuelles,
éditions des Femmes, Paris, 2007, 350 pages, 20 €.
Lire le portrait de Kate
Millett par Shawn Mir.

Écriture
fantôme pour Michel Aurouze
par
Thierry Zedda
Cinquième
roman de Michel Aurouze,
publié en 2001, Écriture
fantôme est aussi
certainement un des plus connus. Écrivain rare mais aussi peintre reconnu, on
doit entre autres à cet auteur Une
fleur d’Edelweiss, La
Faille et Les
Enchaînés, son
nouvel ouvrage qui vient de sortir.
Un
poète de renom, homosexuel et aussi homme politique, défile dans les rues de
Paris contre le pacs. En tête de cortège, une banderole avec comme inscription
: Les homos au bûcher ! L’image fera le tour du pays, mettant en rage
le Mouvement (un regroupement qui défend ce nouveau droit accordé aux couples
homosexuels) et plus particulièrement un jeune écrivain. À la tête d’une
petite délégation, celui-ci prend rendez-vous avec le poète et obtient une
audience avec la ferme intention de demander des comptes à celui qu‘il
considère comme un traître. Quitte à se servir de la hache attachée à son
mollet et camouflée sous son pantalon. Rien
cependant ne se déroule comme prévu…
Michel Aurouze est un écrivain qui n’aime pas la facilité. Il la
contourne, l’observe et s’en amuse en faisant jaillir de sa plume des romans
qui sont des œuvres singulières. Écriture fantôme n’échappe pas à
la règle, baigné ici, dans une atmosphère surréaliste. Intelligemment
décoré de citations de Dostoïevski ou du Marquis de Sade et d’allusion
à Fassbinder entre autres.
L’idée de départ n’est en soi qu’une anecdote, un prétexte afin d’entraîner
le lecteur dans un face à face entre les deux poètes. Qui séduira qui ? Et
cette bataille de mots, de souvenirs, mais aussi de rêves échangés entre les
deux protagonistes, les rapprochera davantage que ce à quoi l’on pouvait s'attendre.
Tout comme les réflexions que tout cela engendre.
Écriture fantôme ne se contente pas d’être une fable mettant en
scène l’infâme lâche contre le loyal défenseur des droits de l‘homme. C’est
une parabole réussie, excellemment bien écrite, avec toute la verve et la
fantaisie qui habitent les écrits de Michel Aurouze, sur la politique,
la liberté d’expression, le droit à l’erreur, la faiblesse humaine, le
désir mais aussi les sentiments… et en fin de compte sur la tolérance.
Michel
Aurouze,
Ecriture fantôme, éditions Le
Manuscrit, 2001, 124 pages, 13.90 €.
Découvrez
les autres romans de Michel Aurouze : Les
Millepertuis, Les
Rameaux de pêchers, La
Faille,
Une fleur d'Edelweiss, Arc
en ciel.
réagir
à cet article ]
revenir
au sommaire ]
Entrevue
avec Étienne Delaumes
Sources
: odin-editions.com
Même
s'il n'aime pas les étiquettes, Étienne
Delaumes a écrit le roman
d'un être paradoxalement obsédé par son « souci de définition »,
un personnage inventé qui alterne les relations avec les hommes et les femmes,
tout en étant marié et infidèle. Dans cette entrevue - dont l'intégralité
est disponible sur le site de son éditeur, Étienne
Delaumes s'exprime sur la
vision de l'identité sexuelle qu'il a voulu illustrer dans son roman.
Étienne
Delaumes, dans votre roman Émilien et le souci de définition, vous traitez
de la vie amoureuse d’un homme entre l’adolescence et l’âge mur ;
pourquoi ce thème ?
Vous évoquez l’un des thèmes du livre, qui en comporte d’autres, mais il
est exact que ce sujet constitue l’axe autour duquel tout le reste gravite.
On peut donc parler de thème principal. Il est vrai que l’amour et, au-delà,
le sentiment sont mes premières sources d’inspiration. Je dirais que je
suis attiré par ce qui pose problème, par ce qui est difficile, parce que la
difficulté inclut généralement la richesse, la subtilité. Pendant une vie
humaine, je pense que c’est dans le domaine du sentiment qu’il est le plus
difficile de s’accomplir, en tout cas pour ceux qui n’ont pas par ailleurs
une difficulté majeure, physique ou économique, par exemple.
Votre héros est un père de famille
qui trompe sa femme avec d’autres femmes comme avec des hommes. Quel regard
portez-vous sur lui ?
Vous avez, volontairement ou involontairement, employé le mot juste :
celui de regard. Je veux dire que je n’entends pas porter un jugement, et
ceci pour deux raisons. La première, qui peut sembler aller de soi, tient au
fait qu’il s’agit d’un personnage de fiction. Émilien
de Graaf n’existe pas. Dès lors, les critères d’appréciation qui
pourraient, éventuellement, être utilisés dans la vraie vie sont ici sans
objet. A travers mon récit, et un itinéraire fictif, j’ai voulu ouvrir des
pistes de réflexion. Je n’affirme pas que c’est comme cela qu’il faut
vivre – ni le contraire. La seconde raison pour laquelle un jugement me
semblerait inadéquat tient à ce que j’ai dit précédemment : dans le
domaine de l’affectif nous faisons tous ce que nous pouvons, c’est-à-dire
au mieux, avec les moyens du bord : notre éducation, notre psychologie,
ce que nous avons nous-même reçu. Dès lors, même si on peut, pour soi-même,
définir des objectifs, voire des règles, je ne crois pas honnête de juger
l’itinéraire d’un autre faute d’avoir toutes les données. Je dirais
simplement qu’à titre personnel je pense que la fidélité participe de
l’essence du couple tel que nous le concevons encore, sauf à réaliser
l’accord des deux partenaires sur le schéma inverse, chose que je crois
extrêmement rare.
Vous évoquez « le couple tel
que nous le concevons encore ». Qu’entendez-vous par là ?
J’entends que nous en sommes, pour la
plupart d’entre nous, restés à une version classique du couple, et plus
particulièrement du mariage, dont je ne suis pas persuadé qu’elle
convienne au plus grand nombre ni qu’elle soit réaliste. Je parle à
dessein de version classique, et non pas traditionnelle. Il m’apparaît en
effet que nous continuons à attendre de la vie à deux ce qu’en attendaient
nos grands-parents, à savoir une stabilité sociale, économique, et sans
doute aussi affective, mais que nous en attendons aussi, désormais, ce que la
société moderne semble requérir pour notre bonheur c’est-à-dire un épanouissement
individuel fort particulièrement dans le domaine de la sexualité, ce qui me
semble antinomique avec la notion de couple. L’itinéraire conjugal,
certainement déjà difficile dans le passé, l’est encore bien plus
aujourd’hui car on en exige davantage, et probablement, trop – d’où des
frustrations.
Il y a un sujet que nous n’avons pas abordé, pourtant très présent
dans votre livre : celui de la bisexualité.
Pour moi, la bisexualité est un
non-sujet, vous remarquerez d’ailleurs que je n’emploie jamais le mot.
Déjà, il faudrait s’entendre sur ce que ce mot recouvre et, selon moi, il
recouvre autant de situations que d’individus concernés. D’ailleurs je
nous crois tous ou presque tous « bisexuels », en tout cas si
l’on définit l’orientation sexuelle comme une nature, une potentialité,
et non comme une pratique. Je ne nie pas qu’il puisse exister des personnes
viscéralement et exclusivement hétérosexuelles ou homosexuelles, mais il
reste que la sexualité humaine n’est plus seulement reproductive depuis
longtemps. La sexualité est un moyen de communiquer avec l’autre,
d’échanger des émotions, du plaisir. Dès lors, je ne vois pas du tout
pourquoi elle serait réservée aux personnes de sexe opposé. Sans doute me
rétorquera-t-on que l’attirance naturelle nous porte vers l’autre sexe.
Je répondrai qu’il ne s’agit sans doute que d’une attirance dominante
induite par notre éducation, laquelle dérive de plusieurs siècles de
conditionnement. En sortir tient en partie du hasard (faire la rencontre ad
hoc au bon moment) et surtout du courage (car on a presque toujours tendance
à fuir la singularité et à se définir comme un individu normé :
c’est ce que j’appelle le souci de définition).
Vous parlez de courage à s’affranchir de la norme sexuelle. On constate
pourtant dans la littérature, le cinéma, la publicité, une présence
croissante de l’homosexualité, comme sujet et comme image.
C’est vrai, mais les choses ne sont peut-être pas aussi claires qu’il y
paraît de prime abord. Je crois que l’homosexualité est maintenant à peu
près acceptée (dans les grandes villes occidentales), voire glamour, mais à
condition que chacun reste à sa place. Je m’explique : l’homosexuel
strictement défini, j’entends exclusivement homosexuel, est le plus souvent
reconnu, en tout cas dans le discours. En revanche, les premières réactions
que j’ai eues sur mon livre me portent à penser que la pratique
homosexuelle ponctuelle (non exclusive) d’un homme qui a par ailleurs des
relations hétérosexuelles (et donc, en gros, une vie et une image sociale
d’hétérosexuel) sont sévèrement jugées : le plus souvent, on
estime qu’il triche (c’est un gay qui n’assume pas), sauf à considérer
que l’on est en présence d’accidents de parcours jalonnant un cheminement
vers une sexualité univoque – on retrouve d’ailleurs cette représentation
dans la plupart des œuvres de création sur le sujet. Il s’agirait donc de
choisir son camp : l’idée qu’une personne donnée puisse aimer, sincèrement,
un individu de son sexe ou de l’autre sexe semble encore tabou. J’ai
retrouvé cette position chez mes tous premiers lecteurs masculins : plus
que par l’adultère, ils étaient choqués par l’adultère d’un homme
avec un autre homme. Je crois que nous sommes ici en plein « souci de définition » :
en acceptant l’homosexuel, nous pouvons nous définir comme un hétérosexuel
tolérant ; mais il est plus difficile, lorsque l’on n’a jamais aimé
que des personnes de l’autre sexe, d’accepter que cette situation n’est
pas forcément acquise, qu’elle tient peut-être davantage aux hasards de la
vie, notamment, qu’à notre structure.
Étienne
Delaumes, Émilien
ou le souci de définition, éditions Odin, 2007, 140 pages, 16,75
€.
réagir
à cet article ]
revenir
au sommaire ]