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Mars 2008 - Numéro 62 - 5e année ©

 

Au sommaire :

Evénement

Abdellah Taïa et Nicolas Robin têtes d'affiche du Dunas Festival 2008

Roman

Edmund White et L'Hôtel de Dream

Roman

Radclyffe, Sax and Jude

Roman

La tentation de Benjamin Schneid

Roman

Des années si lisses pour L-N Gagnou

Roman

Alex Rei ou le journal de JL

Roman

Fais-moi oublier par Brigitte Kermel

Portrait

Jeanette Winterson résolument atypique

Les dix meilleurs titres lesbiens : palmarès de Kadyan

 

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Abdellah Taïa et Nicolas Robin têtes d'affiche du Dunas Festival 2008
Communiqué

Abdellah Taïa sera l'invité d’honneur du festival et Nicolas Robin l'invité de la soirée Jeune Talent. Le rendez-vous culturel gay de l'été recevra également Benoit Charuau, Raphaël Moreno, Lionel Duroi, Alex Rei, Eduardo Garcia, José Messana et David Cantero.

Abdellah TaïaPour sa seconde édition le Dunas festival a décidé de mettre l’accent sur les jeunes talents et la relève en réunissant dans sa programmation une majorité d’invités âgés d’une trentaine d’années. Originaires de cinq pays différents, pas moins d’une dizaine d’écrivains et artistes se rendront donc à Playa del Inglés (Gran Canaria) pour rencontrer le public du 6 au 24 août 2008.
Auteur d’une trilogie autobiographique Mon Maroc, Le Rouge du Tarbouche et L’Armée du salut, Abdellah Taïa viendra présenter son quatrième roman Une Mélancolie Arabe, publié aux éditions du Seuil. Abdellah Taïa est également l’auteur de Un Certain Regard, co-écrit avec Frédéric Mitterrand. Une soirée spéciale Invité d’honneur lui sera consacrée le jeudi 14 août.
Nicolas RobinAprès Bébé Requin et Super tragique deux romans très remarqués qui lui ont donné d’emblée une place à part dans la littérature gay d’aujourd’hui, Nicolas Robin sera l’invité de la soirée Jeune talent du mardi 12 août. Enfin, les soirées Découvertes des 8 et 19 août recevront les romanciers Benoît Charuau (auteur de Ton Aile), Lionel Duroi (auteur de Retour à Calella et Le Kotoba), Raphaël Moreno (auteur de Le Corps d’Alexis et Osez la drague et le sexe gay) et Sabin C. (auteur de Les Troubles).
Pour sa part, le volet espagnol du Dunas Festival permettra au public français de découvrir de nouveaux talents comme Alex Rei, lauréat du 7e Prix Odissea pour ses chroniques El Diario de JL, et Eduardo Garcia, auteur de Feliz cumpleaño te quiero, qui viendra spécialement du Chili.
David Cantero Côté manga gay, c’est l’illustrateur David Cantero, auteur de la série des bandes-dessinées Falling Angels, qui sera en vedette puisqu’une exposition lui sera consacrée tout au long du festival (vernissage le 11 août) ainsi qu’une rencontre dédicace avec le public le soir du 9 août.
À noter également que pour la première fois cette année, le festival s’ouvre à la photographie en accueillant le photographe suisse José Messana, reconnu aujourd’hui comme un des meilleurs photographes de la beauté masculine, qui viendra signer son album Caliente.

Inscription et information : www.dunasfestival.eu

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Edmund White et l'hôtel de Dream
par Pascal Éloy

Né à Cincinnati, dans l'Ohio, le 13 janvier 1940, Edmund White fait des études de chinois à l'université du Michigan. Il s'installe ensuite à New York où il travaille pour Time Life Books. Avec six autres écrivains gays, ils fondent The Violet Quill, sorte de club de lecture où ils lisent et critiquent leurs propres oeuvres. De 1983 à 1990, Edmund White vit à Paris, et, à son retour aux États-Unis, trouve le cercle de ses amis décimé par le sida. Lui-même ne cache pas sa séropositivité.

Hôtel de Dream présente en fait deux histoires imbriquées l'une dans l'autre : celle de Stephen Crane et celle d'Elliott. Stephen Crane est, en 1900, un jeune écrivain hétérosexuel qui se meurt à petit feu de la tuberculose. Sa compagne, Cora, ancienne propriétaire, en Floride, d'un bordel appelé l'Hôtel de Dream, décide de l'emmener en Bavière afin de le guérir, par ce changement d'air et de conditions de vie. Sentant ses heures comptées, Crane commence à dicter à Cora un roman racontant l'histoire d'Elliott, prostitué new yorkais qu'il a rencontré quelques mois plus tôt. À la mort de Crane, Cora confie le manuscrit à Henry James pour qu'il le termine, selon les dernières volontés de son auteur. Mais celui-ci préfèrera brûler ce roman honteux.
Bien construit, rédigé dans un style fluide et très agréable, Hôtel de Dream présente deux points importants. D'une part, il permet de découvrir Stephen Crane, auteur américain controversé, emporté par la maladie à l'âge de 28 ans, alors qu'il présentait de très fortes potentialités littéraires pour l'époque. Edmund White rédige, ainsi, une quasi biographie, tant son roman est documenté et bien construit. D'autre part, il nous initie au milieu homosexuel new-yorkais du début du vingtième siècle ; milieu à la fois populaire et pitoyable ou bourgeois et timoré. Il nous présente, ainsi, des marins travestis qui assument uniquement leur homosexualité dans une caricature de féminité, des banquiers bourgeois qui cèdent aux avances de jeunes garçons tout en ayant honte de leur vraie nature et de leur passion, des mafiosi sans scrupules que la jalousie pousse à toutes les extrémités… Au-delà de ces personnages intéressants et touchants par le détail de leur descriptions, on sent, dans chacune des pages, la tendresse qu'éprouve Edmund White pour ce milieu et cette période. Bref, un roman gigogne intéressant dans lequel le lecteur est inévitablement conduit à se demander si Crane n'était pas, malgré son hétérosexualité affichée et revendiquée, lui aussi fasciné par ces garçons maquillés…
Edmund White est membre de l'American Academy of Arts and Letters, de l'American Academy of Arts and Science, et, en France, Officier de l'Ordre des arts et des lettres. Si ses ses premiers romans sont remarqués par la critique, ce n'est qu'avec sa tétralogie autobiographique qu'il attire un large public. Critique littéraire et culturel, il a publié des livres sur la culture gay dont Gay Short Fiction, une anthologie critiquée, en 1991, parce qu'elle ne présente aucun auteur noir. Biographe, il a consacré un ouvrage à Jean Genet en 1993 et un autre à Marcel Proust en 1998.

Edmund White, Hôtel de Dream, roman, éditions Plon, 2007, 236 pages, 21 €.

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Radclyffe, Sax and Jude
Par Laetitia Shuck

Auteure à succès, Radclyffe a déjà écrit une trentaine de romans parus aux États-Unis. À travers notamment la série des Honneur (L’Honneur avant tout, Les Liens de l’honneur…) elle s’est imposée comme une figure du roman lesbien contemporain. Ayant poursuivi en parallèle à l’écriture une carrière de chirurgienne, elle a situé plusieurs de ses textes dans le milieu hospitalier. C’est le cas de son dernier roman, Sax and Jude.

Saxon Sinclair, dite Sax, est chirurgienne et chef de service d’une unité de traumatologie à Manhattan. Jude Castle souhaiterait réaliser, pour une chaîne indépendante, un documentaire sur cet univers médical. Ce qui n’est pas du goût de Saxon, indépendante et réservée. Les deux femmes, lesbiennes, sont à la fois en conflit et très vite attirées l’une par l’autre. Chacune a ses secrets, une existence professionnelle mouvementée, une vie sentimentale et sexuelle libre et sans attache réelle. Au fur et à mesure du tournage, l’action avance, les péripéties se succèdent, au rythme d’un hôpital, c’est à dire constamment dans l’urgence. Selon des indications temporelles très précises, Radclyffe fait évoluer les deux femmes dans leur secteur d’activité et sur un plan plus intime.
Sax and Jude se déroule donc le monde hospitalier, rejoignant par là certaines séries télévisées à succès. On assiste au tournage d’un documentaire mais également, à travers une mise en abyme, à la construction d’une relation entre l’héroïne principale (Saxon) et la réalisatrice (Jude). Les notes personnelles et professionnelles de Jude, en italique, apportent un éclairage intéressant sur la mise en valeur de l’univers médical, le travail d’équipe, mais aussi sur les limites de ce qu’on peut montrer ou non. Comme toujours avec Radclyffe, l’histoire est bien menée et dosée, par un style clair et efficace. Les détails médicaux apportent beaucoup de réalisme, grâce à l’expérience de l'auteure en la matière. Les scènes d’amour sont nombreuses, la sensualité envahit les pages, instituant ainsi des pauses entre les moments difficiles liés à la traumatologie.
Sax and Jude est construit selon un schéma classique : les deux héroïnes sont en conflit au départ pour mieux se rejoindre. D’autant plus que, cinq ans auparavant, Jude s’était retrouvée à l’hôpital et avait le souvenir des yeux bleus de Saxon penchés sur elle. Autour des deux femmes, les personnages secondaires apportent une dynamique à l’intrigue. Deborah Stein, interne de Saxon, qui n’est pas insensible à Mel, photographe et amie de Jude depuis de longues années. Pam, amoureuse folle de Saxon. Madeleine Lane dite Maddy, la grand-mère charismatique de Saxon, ancienne vedette du grand écran, qui a pris sa petite fille sous sa protection depuis toujours. Au travers de Sax and Jude, Radclyffe nous présente de nouveaux personnages qu’on aurait envie de retrouver. Peut-être une suite ? Nous, on en redemande !

Radclyffe, Sax and June, roman, éditions Labrys, 2007, 243 pages, 19 €.

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La tentation de Benjamin Schneid
Par Pierre Salducci

Premier roman de Benjamin Schneid, La Tentation raconte une passion en province sur fond de club sportif. Une ambiance qui fait un peu penser aux Dieux du stade mais en allant beaucoup plus loin dans l’intimité des protagonistes et dans l’intensité narrative. Encore un bon coup pour les éditions Textes gais qui confirment leur rôle de découvreur de talents et d'éditeur gay de premier plan.

L’histoire de La Tentation ne se raconte pas. Pas même un petit bout. Pas même le début. Parce qu’il faudrait trop en dire, dévoiler l’intrigue, déflorer déjà l’essentiel. En revanche, il suffit d’évoquer quelques-uns des ingrédients principaux qui composent ce roman pour s’en faire une bonne idée. Prenez pour commencer un groupe d’étudiants à Nantes qui partagent leur temps entre leurs cours à l’université et quelques poussées d’adrénaline qui donnent le piment à la jeunesse. Parmi eux, quatre jeunes et beaux garçons partagent le même amour pour le volley, ce qui leur a donné l’occasion de se connaître, de se croiser, de se perdre et de se retrouver. Une nouvelle relation se construit sur les ruines d’une histoire ancienne, avec sa part d’ombre et de secret, et voici que nos sportifs chargés d’hormones passeront de surprise en surprise tout au long d’un parcours intime très inattendu.
Mais plus qu’une toile complexe de sentiments tissés entre garçons, La Tentation c’est aussi une sorte d’initiation sexuelle, l’expression d’une passion, de sa naissance gênée jusqu’à l’effervescence de son affirmation. Et pour décrire tous ces appels du corps, les petits jeux du désir et la complexité de l’attirance sexuelle, Benjamin Schneid ne manque ni de mot, ni de style. Inspirée, sa plume se révèle aussi précise qu’audacieuse, tout comme ses personnages. Son roman se lit avec plaisir et l’on a toujours envie d’y revenir pour lire la suite et savoir ce qui va se passer. Une lecture de détente idéale qui présente tous les éléments pour vous faire passer des moments très excitants. Qui plus, il faut souligner la beauté de la couverture, l'éditeur lui ayant visiblement accordé beaucoup d'importance.

La Tentation, Benjamin Schneid, éditions Textes gais, 2007, 216 pages, 14 €.

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Des années si lisses pour L- N Gagnou
par Christel Marque

L-N Gagnou, qui a pour devise ne te prive de ce qui ne nuit à personne, a déjà publié La Tangente ainsi que deux recueils de nouvelles, Trois pas dans la ville et Les Innocents aux éditions Le Manuscrit. Des années si lisses, son second roman publié par La Cerisaie, invite ses lecteurs à se plonger dans les méandres intérieurs d’une jeune femme en proie à la finitude de l’existence.

Face à l’angoisse de la mort, Laurence revit douloureusement la perte d’une affection sororale et le fragile deuil qui fut le sien tout au long de son récent passé. Comment a-t-elle pu laisser sa sœur Isabelle lui lâcher la main après tant d’années de connivence et de confidences ? Comment ces années qu’elle croyait si lisses reviennent-elles aujourd’hui la hanter de leurs secrets et de leurs non-dits ? Laurence parviendra-t-elle à retrouver cette sœur perdue à l’heure de son entrée dans l’âge adulte ? Pourquoi n’a-t-elle pas vu à l’époque les tourments qui bouleversaient Isabelle, qu’elle croyait pourtant connaître mieux qu’elle-même ?
Au rythme de la vie quotidienne, que l’auteure décrit avec maestria, Laurence, forte de l’amour de sa compagne Hélène, va tenter de terrasser les fantômes de son passé tout en luttant contre une maladie qu’elle croit fatale. Son travail de musicienne baroque l’aidera à relativiser ce sentiment de finitude qui l’étreint chaque plus encore à mesure que s’approche l’heure du verdict médical. Les portes de son passé, lourdes de questions sans réponses, s’ouvriront aussi grâce à cette relation virtuelle que Laurence noue avec Diane au fil des semaines. Diane, cette inconnue à qui elle se confie ; une femme qui devient l’amie épistolaire, la confidente qui jamais ne fait de reproches, celle qui, par son amical soutien l’encourage à déposer ses secrets lourds de regrets et de remords au cœur de cet univers anonyme que sont les sites d’échange…
Laurence réussira-t-elle à vaincre ses angoisses face au temps qui passe ? Saura-t-elle renouer des liens qu’elle pensait définitivement brisés ? Avec ce merveilleux roman, L- N Gagnou, dans une écriture introspective toute en finesse, propose une profonde interrogation sur le temps, sur l’amour et sur la fragilité de leur préservation. Elle engage, au terme de ce sombre et beau voyage intérieur, une question fondamentale : comment réagirions-nous face à l’imminence d’une maladie si nous étions seul(e)s, sans amour, pour l’affronter ?

L-N Gagnou, Des années si lisses, éditions La Cerisaie, 2008, 176 pages, 14,50 $.

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Alex Rei ou le journal de JL
par Pierre Salducci

Totalement inconnu en France, Alex Rei est un véritable phénomène en Espagne. Ce jeune madrilène d’à peine une trentaine d’années a créé l’événement en gagnant le 7e Prix Odisea en 2005 pour son livre El diario de JL (Le Journal de JL) qui en est déjà à sa 3e réimpression. Depuis son entrée en littérature, presque par hasard, Alex Rei n’a plus cessé d’occuper les devants de la scène. Très médiatisé, le jeune auteur a sorti un deuxième livre en 2007, Abriendo puertas (En ouvrant les portes) et en prépare déjà un troisième d’un genre totalement différent. Nouvel espoir de la littérature gay, avec son ton si particulier et ses préoccupations très actuelles, Alex Rei sera l’invité du Dunas Festival de Playa del Inglés l’été prochain, en attendant – pourquoi pas – sa première traduction en français.

C’est parce qu’il s’était mis en tête de rédiger quelques chroniques sur la vie gay madrilène qu’Alex Rei a commencé à écrire et à publier ses textes, d’abord sur le web. Constatant grâce aux échos qu’il recevait en retour que son entreprise était loin de laisser les lecteurs indifférents et que bon nombre de jeunes gay se retrouvaient dans ses propos, Alex Rei s’est décidé à mettre de l’ordre dans ses textes épars pour aboutir à un ensemble cohérent, sorte de journal intime inventé d’un personnage qui ressemble fort à son double auto-fictionnel.
Comme chez bon nombre d’auteurs d’aujourd’hui, on sent dans la démarche d’Alex Rei l’influence de la télévision et de du cinéma. Non pas qu’il en parle tant que ça, mais sa façon de construire ses récits fait penser en bien des points à une série ou à un feuilleton comme Sex in the city, ce qui explique peut-être en partie son succès. En effet, avant de nous raconter quoi que ce soit, Alex Rei commence souvent par une petite réflexion anodine, une remarque, une observation sur le monde qui l’entoure, qu’il va s’efforcer d’illustrer par la suite avec une histoire qui lui est réellement arrivée. Et c’est ça qui est bien. Les livres d’Alex Rei nous montrent autre chose que l’habituelle auto-contemplation misérabiliste et que l’apitoiement nombriliste auquel bien des auteurs homosexuels nous ont habitués. Son univers n’est ni tout noir, ni tout blanc, mais tout simplement entre les deux, plus équilibré, mais ce qui change surtout, c’est qu’il n’est pas méprisant comme tant d’auteurs français à l’égard de ses semblables et de la communauté gay en général. Un vrai bonheur. Avec Alex Rei, point de jérémiades ou de lamentations interminables sur l’homosexualité mon douloureux problème, tout au contraire, le ton est joyeux, l’humour omniprésent qui sauve tout et rend le quotidien supportable, même dans ses aspects les plus décevants. L’homosexualité est ici totalement assumée, apaisée, voire épanouie.
Alex Rei a un regard singulier, bien à lui, perspicace et tendre, sans indulgence pour autant. Ses son regard est juste, bien ancré dans la réalité et chacun peut retrouver dans ses commentaires son propre vécu, ses questionnements, ses pensées. Son protagoniste parle à la fois de politique, du statut des gays dans la société, d’art, des films d’Almodovar et des chansons qu’il aime, mais aussi et surtout de séduction et de la quête du grand amour. Rien de très révolutionnaire, penseront certains, et pourtant ça marche. Nous faisons ainsi la connaissance de toutes sortes de catégories d’individus qu’Alex Rei a répertorié pour nous, tous plus réalistes et attendrissants les uns que les autres, comme par exemple les Mujer A (qui savent se tenir partout où elles vont), les Te Hostio (ces gueules de truands qui séduisent autant qu’elles font peur), les pijamitos (qu’on voudrait prendre dans les bras et consoler toute la nuit sans rien même savoir d’eux), et les égarés qui vont par la vie comme des "vaches sans cloche".
Au terme de toutes ces péripéties qui le mèneront entre autres à séjourner plusieurs fois à Amsterdam, JL va-t-il enfin trouver l’amour et rencontrer l’âme sœur ? Il faudra attendre le deuxième tom du Journal de JL pour le savoir, puisque Abriendo puertas se présente comme la suite de ce livre précédent. Quant à l’avenir, on sait déjà qu’Alex Rei prépare un troisième ouvrage, mais d’un genre plus classique cette fois, avec une structure conventionnelle et plus élaborée que ces simples chroniques, un projet beaucoup plus ambitieux qu’on a déjà hâte de découvrir. Alex Rei est une véritable bouffée d’oxygène dans le panorama actuel souvent morose et déprimé. Des lauréats de ce niveau, on espère franchement que le Prix Odisea nous en réserve encore beaucoup à l’avenir. Une véritable révélation que les participants au prochain Dunas Festival auront la chance de découvrir et de rencontrer en personne.

Alex Rei, El Diario de JL, Odisea editorial, 2007, 288 pages, 17 €.



Fais-moi oublier par Brigitte Kermel
par Christel Marque

Née en 1959 dans les Voges à Rambervillers, Brigitte Kernel suit des études de philosophie à la Sorbonne et y décroche une maîtrise. Elle est l’auteure de biographies, dont celle de Véronique Sanson en 1987, d’essais, de livres d’humeur et de romans. Tour à tour journaliste et reporter, elle est aujourd’hui productrice-animatrice d’émissions littéraires sur France Inter : Noctiluque et Un été d’écrivains. Fais-moi oublier, son dernier roman publié chez Flammarion, nous ouvre les portes de deux univers : le journalisme et, au-delà des contingences de la vie et de la mort, le vaste univers des émotions qui surgissent quand on perd l’être aimé.

Superbement perçu à travers les yeux d’une narratrice émouvante, le récit de Brigitte Kernel s’ouvre sur la douceur d’une soirée d’été partagée par quatre amis, tous journalistes mais dans des domaines différents. Un ultime dîner avant l’éclipse de soleil, avant que Louise, l’amoureuse de Léa, ne parte pour le Moyen-Orient. Grand reporter, lauréate du Prix Albert Londres, Louise n’a de cesse de courir le monde pour témoigner des atrocités qui le secouent. Elle vit avec Léa une belle et merveilleuse passion depuis quelques mois. 
Léa, c'est l’amie la plus chère de la narratrice, elle avait justement tenu à lui présenter ce soir-là la femme qui avait changé sa vie. Mais voici que la femme aimée disparaît brusquement et à tout jamais, victime collatérale de la guerre en Irak qu’elle était partie couvrir. Désormais, vide de cet amour disparu, Léa deviendra le centre de toutes les attentions.  Mais la narratrice et son mari seront d'abord confrontés à l'épreuve de devoir révéler la vérité à Léa. Comment dire à quelqu'un de fragile que son amour est mort, qui plus est assassiné ? En ce jour d’éclipse solaire, comment la narratrice trouvera-t-elle les mots pour dire l’innommable ? 
Brigitte Kernel nous entraîne avec brio dans la complexité des sentiments, dans la douleur d’un deuil difficilement acceptable, au cœur de cette double éclipse naturelle et humaine, quand le soleil laisse sa place à la nuit, quand la vie cède le pas à la mort. D’incompréhension en douleur vive, Léa peu à peu s’insinue dans le cœur de la narratrice. Leur amitié se transforme imperceptiblement en un sentiment inédit que la narratrice ne veut pas admettre. Une émotion qu’elle craint de vivre pleinement en ces temps sombres de deuil. Une attirance à laquelle elle ne saurait céder. Une attirance qui pourtant la déchire et l’entraîne sur des chemins inconnus. Léa et la narratrice vivront-elles ce désir mutuel qui les réunit malgré la mort de Louise ? Léa sera-t-elle sauvée de cet abîme qui, dangereusement l’attire vers l’oubli d’elle-même ?
Avec Fais-moi oublier, Brigitte Kernel nous offre un merveilleux roman où se disputent la douleur de survivre à la perte d’un amour et la tragédie d’être attiré par une autre que soi, identique à soi. Un roman à lire sous réserve de ne pas être seul(e)…au risque d’une mélancolie, nécessaire source de questions…Que ferions-nous si l’être aimé disparaissait ?

Brigitte Kermel, Fais-moi oublier, éditions Flammarion, 2008, 274 pages, 18 €.

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Jeanette Winterson résolument atypique
par Pierre Salducci

Encore peu connue en France, Jeanette Winterson est née le 27 août 1959 à Manchester. Élevée à Accrington dans le Lancashire, au nord de l'Angleterre, elle quitte à 16 ans la maison de ses parents adoptifs. Prolifique, elle se consacre aujourd’hui à l’écriture. Ses livres traduits en français ont été publiés chez Plon, Des Femmes et L'Olivier. Jeanette Winterson a obtenu différents prix pour ses romans et ses adaptations dont le Whitbread Prize, UK, et le Prix d'Argent au Festival du Film de Cannes. Elle écrit régulièrement pour différents journaux anglais dont le Times et le Guardian.

En 1985, Jeanette Winterson publie son premier roman Oranges Are Not The Only Fruit qui a connu un réel succès au Royaume-Uni et qu'elle adaptera pour la BBCTV en 90. Le livre sera traduit en français sous le titre Les Oranges ne sont pas les seuls fruits, ainsi qu’en plusieurs autres langues. L'histoire est en partie autobiographique. Dans son livre, l’auteure raconte son enfance dans une famille très religieuse et ses premières relations homosexuelles. Le ton du roman est parfois surréaliste, souvent acidement humoristique. Mais dès ce premier titre, Jeanette Winterson devient une icône lesbienne en Grande-Bretagne.
En 1987, la révélation du moment publie The Passion et devient alors écrivain à temps plein. Ce roman étonnant, original et insaisissable, peut apparaître comme une nouvelle version du Orlando puisqu'il met en scène un personnage androgyne et qu'à la manière du roman de Virginia Woolf qui nous fait traverser l'histoire des moeurs et de la littérature anglaises. Le livre de Jeanette Winterson nous transporte dans l'ère napoléonienne, nous fait voyager de Boulogne à Moscou en passant par Venise tout en convoquant la littérature universelle de la Bible aux légendes irlandaises, de l'Arioste à Pouchkine, et ce avec la subtilité et surtout l'esprit, l'humour et la fantaisie qui caractérisent Orlando. The Passion valut à son auteure le prix John Llewelyn Rhys
En 1989, paraît Sexing The Cherry (Le Sexe des cerises), un texte présenté comme proprement fantasmagorique et rabelaisien. Ce récit dont la majeure partie se passe à Londres au 17e siècle et raconte les aventures de la " femme aux chiens ". Avec Les Oranges ne sont pas les seuls fruits, Le Sexe des cerises devient aussitôt le deuxième titre incontournables de Jeannette Winterson.
En 92, c’est Written On The Body, Écrit sur le corps en français. Dans cette histoire, le corps est le lieu où s'exprime la passion et l'écrit la tentative de la cerner. Il s'agit d'une histoire d'amour avec une majuscule, une de ces fulgurances qui marquent à jamais l'esprit et la peau d'un être quand d'aventure il se trouve pris dans sa lumière. Pour écrire sur ce corps féminin, Jeanette Winterson se met dans la peau d’un homme et parle à la première personne du masculin. Cet homme tombe amoureux fou de Louise, jusque-là une confidente de ses frasques amoureuses. Jeanette Winterson livre au passage des pages admirables et scintillantes où elle met en parallèle la définition froide et clinique des différentes parties du corps et le chant de l'être aimant qui nous livre ce qu’il voit lui de Louise.
Infatigable, la romancière britannique enchaîne ensuite avec Art & Lies en 94, Art Objects (textes) en 95, Gut Symmetries en 97, The World And Other Places (nouvelles) en 98, The Powerbook in 2000 (qu'elle adaptera pour The Royal National Theatre London et le Théâtre de Chaillot à Paris), un livre pour enfants en 2003 The King of Capri et Lighthousekeeping en 2004. Plus récemment, on lui doit Weight (2005), Tanglewreck (2006) et Stone Gods (2007).

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