Avril
2008 - Numéro 63 - 6e année ©
Au sommaire :
Les
dix meilleurs titres lesbiens :
palmarès
général
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Palmarès
général des meilleurs titres lesbiens
par
Pierre Salducci
Au
terme d’une enquête aléatoire auprès des auteures, éditrices et
chroniqueuses de la littérature lesbienne, La Référence
est aujourd’hui en mesure de rendre public la liste des titres qui ont été
le plus souvent cités. Première du genre dans la francophonie, la consultation
avait commencé en mai 2007 pour s’achever exactement un an plus tard en avril
2008. Au total, pas moins de 12 personnalités du milieu du livre ont accepté
de se soumettre à ce petit exercice. Après compilation des données, voici les
résultats obtenus. [ voir
le palmarès ].
Dans
le groupe de tête deux auteures françaises et une britannique, mais c’est la
romancière anglaise qu’on trouve en première position. En effet, Sarah
Waters (photo) occupe vraiment une place à part dans le cœur des lectrices avec son
ouvrage Caresser le velours qui a été retenu une fois sur deux par les membres
de notre panel. À noter que son roman Du bout des doigts a également été
cité. Rien d’étonnant à cette préférence puisque Sarah Waters s’est
rapidement imposée au cours des dernières années comme une des romancières
lesbiennes les plus prolifiques et les moins complexées du moment. Ses livres
ont souvent été primés et adaptés à l’écran. Comme chez les auteurs
gais, l’ouverture d’esprit britannique et le sens du militantisme influence
considérablement la littérature.
En deuxième position vient le classique des classiques des lettres françaises,
soit Thérèse et Isabelle de Violette Leduc, ce qui est une bonne nouvelle.
Enfin, Hélène de Montferrand complète notre trio de tête avec deux livres à
égalité Les Amies d’Héloïse et Le Journal de Suzanne.
La quatrième position est occupée par Katherine V. Forrest qui impressionne
les lectrices avec sa série bâtie autour de la détective Kate Delafield et
notamment le tome 2 : Meurtre au Nightwood Bar, visiblement un
incontournable. Elle est également la première auteure américaine de notre
classement.
Au cinquième rang vient un groupe de trois auteures ex-aequo, Monique
Wittig (photo),
Nina Bouraoui, et Lola Van Guardia. Un très bon
classement également pour ces
trois femmes qui ont marqué les lettres lesbiennes chacune à leur façon et
une très bonne surprise pour Monique Wittig qu’on présente souvent comme
élitiste et peu connue mais qui se trouve quand même citée deux fois avec son
fameux essai La Pensée straight et avec Virgile, Non. L’autre française à se
hisser à ce stade du palmarès est Nina Bouraoui qu’on aurait pu imaginer
peut-être mieux classée mais qui se positionne quand même très bien grâce
à La Vie heureuse et Garçon manqué, deux titres qui deviendront probablement
très vite des classiques. Pour sa part, Lola Van Guardia (alias Isabel
Franc)
porte fièrement les couleurs de l’Espagne qui entre ici au palmarès grâce
à sa trilogie barcelonaise qui inclut les titres L'Inoubliable secret de Karina
et Piétinez pas le gazon !
La seconde moitié de notre classement réunit huit auteures que nos lectrices n’ont
pas réussi à départager et qui se retrouvent donc à égalité. Il s’agit
de Jocelyne François (classée avec Les Bonheurs et non pas avec
Joue-nous
España comme on aurait pu s’y attendre), de Anne Garetta (grâce à son
succès Pas un jour qui est resté pour le moment sans suite), de Fannie Flag
(avec le classique Beignets de tomates vertes), de Sandra Scopettonne (une
auteure américaine de polar tout comme Katherine V. Forrest), de Marie-Claire
Blais (première et seule auteure québécoise à figurer à notre palmarès
grâce à son roman Les Nuits de l’underground), de Olivia pour sa célèbre
autobiographie éponyme, et de deux auteures françaises qu’on est bien content
de trouver ici mais pour lesquelles on aurait pu espérer un meilleur
classement, Jeanne Galzy (avec La Surprise de vivre) et Elula Perrin (avec
Mousson de femmes).
Dans l’ensemble, il s’agit d’un palmarès éclectique et assez
représentatif de la littérature lesbienne d’aujourd’hui ou d’hier, en
France comme à l’étranger puisque pas moins de cinq pays sont représentés.
Quelques surprises cependant : Michèle Causse, Nicole Brossard (deuxième
québécoise du classement), la classique Gertrude Stein
(photo) et la très
médiatisée et radicale Cy Jung ont été citées plus d’une fois mais ratent de peu le
podium. Parmi les autres qui se sont approchées des premières places, on
retrouve les noms d’auteures réputées comme Geneviève Pastre, Stella
Duffy, Sapho, Patricia Highsmith, Virginia Woolf, Anne Rambach ou
Kate Millett, qui n’ont
donc pas été oubliées même s’il est clair que les auteures trop
éloignées de nous comme Sapho ou Virginia Woolf n’ont plus la préférence.
L’ensemble du palmarès inclut plusieurs auteures KTM comme Claire Mc
Nab,
Cécile Dumas, Véronique Bréger, Anne Alexandre, Cy Jung mais aussi des
auteures La Cerisaie comme Muriel Bonneville, Martine
Merlin-Dhaine, Léa Duffy,
Isabel Estefan, Hélène de Montferrand, Jeanne Galzy ou Elula Perrin ce qui
prouve que les lectrices de La Référence ont tendance à suivre l’actualité
de la littérature lesbienne et à lire les auteures d’aujourd’hui. C’est
une bonne nouvelle pour les maisons d’édition. C’est aussi un signe de
modernité et d’ouverture.
Du côté des grandes oubliées ou des déceptions, on ne peut que s’étonner
de la totale absence du classement de Maud Tabachnick ou de Val
McDermid, qui ne
sont pas moins brillantes que Katherine V. Forrest ou Sandra
Scopettonne. Et que
dire de l’étonnant silence total sur Marguerite Radcliffe Hall et son
magnifique Puits de solitude ? Encore un classique passé à la trappe.
Enfin, le fait que Jeanette Winterson
(photo) ne soit citée qu’une fois est injuste
pour cette grande romancière britannique qui doit encore se faire
mieux
connaître en français.
Au final, on se rend compte que les lectrices lesbiennes ont un goût marqué
pour les histoires sentimentales et les romans policiers ou d’aventure, alors
que les gays sont plus portés sur les classiques et les ouvrages d’époque ou
historiques. Les lesbiennes vivent au présent et soutiennent les livres et les
auteures d’aujourd’hui, tandis que les gays semblent toujours vivre dans le
passé et sont plutôt coupés de la littérature actuelle. Les femmes ont aussi
un sens communautaire beaucoup plus fort, elles revendiquent leur identité
propre et se sentent proches des maisons d’édition lesbiennes dont elles
suivent régulièrement les parutions, alors que les gays rejettent leur
communauté et sont encore méfiants face aux éditeurs spécialisés qu’ils
hésitent à soutenir, préférant les éditeurs conventionnels et tout public.
Dans les deux cas, il s’agit d’un lectorat qui se tourne plus naturellement
vers les livres écrits directement en français. Les textes traduits ne sont
pas totalement ignorés mais ils sont assez peu représentés, et les plus lus
proviennent presque toujours d’Angleterre ou des Etats-Unis.
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Nicolas
Robin, super tragique
par
Pierre Salducci
Super
tragique est le deuxième roman de Nicolas Robin,
le nouvel auteur maison des éditions Textes gais. Avec Bébé
Requin, son premier livre, on avait découvert une plume, un ton, une
vision comme on en trouve nulle part ailleurs. On en redemandait déjà. D’où
la difficulté de sortir un deuxième livre. Les attentes étaient élevés et
la barre placée haut pour le jeune auteur. Mais après la révélation, vient
la confirmation et Super Tragique relève le défi
haut la main. Un roman emballant et bien emballé.
Au
tournant de la trentaine, le personnage principal esquissé par Nicolas Robin
vient de rompre avec Hugo qu’il aimait tant. Celui-ci lui fait payer au prix
fort une infidélité, pourtant passagère. Notre héros en est profondément
bouleversé et quand les déconvenues s’accumulent autour de lui, au travail
ou même avec son grand-père Papi Dédé dont il est très proche, il commence
à voir tout en noir et à se dire que la vie est vraiment tragique, voire super
tragique. Commence alors pour lui la quête d’un nouveau bonheur, la recherche
éternelle de l’amour tout en rêvant d’une situation professionnelle stable
et satisfaisante.
En quelques traits seulement et une foule de détails bien sentis, Nicolas
Robin nous brosse le portrait type du jeune gay au tournant de la trentaine
avec ses doutes, ses aspirations et ses batailles. Si ce n’est que malgré son
titre Super tragique n’a rien de tragique et c’est là le tour de
passe-passe que réussit chaque fois Nicolas Robin, évoquer nos petites
misères, nos quotidiens plus ou moins glorieux, mais sans jamais tomber dans le
pathos ou le désespoir. Comme cela peut arriver à chacun d’entre nous, son
personnage a l’apitoiement un peu facile parfois mais en même temps le
romancier garde une certaine distance par rapport aux événements et aux gens.
Il affiche un humour permanent, un sens de la dérision qui le sauve. Et c’est
ainsi qu’une vie super tragique se transformera en véritable conte de fées,
et comme il se doit la grenouille deviendra prince charmant.
Nicolas Robin incarne vraiment un style nouveau et singulier dans le
paysage littéraire gay français. Contrairement à plusieurs de ses
contemporains, il refuse le misérabilisme et le mépris pour ses semblables
dont font preuves de nombreux gays. Son regard est juste, sensible, attentionné
et aimant. Lire du Nicolas Robin, c’est panser ses blessures, respirer
une bouffé d’oxygène, croire que le bonheur est possible. Ses observations
font mouche à chaque fois, mais toujours sans méchanceté. Il ne se prend pas
pour un autre, n’affiche aucun sentiment de supériorité, ne se vante pas en
permanence et ça fait du bien pour une fois de rencontrer des personnages qui
sont tout simplement humains au lieu de se limiter au rôle de prédateurs
sexuels. Unique en France, la fraîcheur d’un Nicolas Robin fait
beaucoup penser au phénomène Alex Rei en Espagne. Des univers positifs,
une homosexualité épanouie et assumée. Et si une nouvelle génération d’auteurs
était en train de naître, dotée d’une belle plume et bien décidée à
clouer le bec aux prophètes de malheur et autres déprimés ? Enfin un peu
d’avenir.
Nicolas
Robin,
Super tragique, roman, éditions Textes gais, 2007, 216 pages,
14 €.
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Fanny
Mertz ou vice versa
Par
Christel Marque
Fanny
Mertz a vu le jour aux premières heures de l’année érotique, comme
aimait à le chanter Serge Gainsbourg. Un érotisme qu’elle sait effleurer
dans les pages de son premier roman, Vice versa.
Les neiges éternelles de la Haute-Savoie où elle réside lui ont peut-être
inspiré les nouvelles Les portes d’Ys, parue
dans le recueil Gris-gris, fétiches et porte-bonheur
(éditions de La Cerisaie) et Sans fil, dans le
recueil Immersion totale (Adventice) avant de
guider sa plume sur la voie de ce nouveau roman.
L’amour
est un paradoxe, écrit Fanny Mertz au
fil de ce texte rythmé qui alterne avec finesse les propos de ses personnages.
Mais l’amour est contradictoire aussi quand deux femmes que tout oppose s’aiment
à la folie, jusqu’à la destruction.
Frédérique, chirurgienne de talent, méticuleuse, dopée aux psychotropes
modernes, ne jure que par l’exactitude de la science. Lou, chanteuse, est
foncièrement désordonnée et se fie aux signes du zodiaque pour se forger une
opinion sur ceux qu’elle côtoie. Leur histoire, vouée à l’échec dès le
début, n’aura duré que quelques mois entre colères épiques et
réconciliations plus tendres et charnelles encore. Entre désaccord des âmes
et accord parfait des cœurs, cet amour qui les unit ne saurait s’achever sans
un ultime sursaut. L’une et l’autre, repliées sur elles-mêmes après leur
rupture, vont partir à leur propre découverte pour renaître, chacune de leur
côté, différente et plus forte. Plus aimante encore. Plus en manque l’une
de l’autre. Parviendront-elles à se retrouver malgré leurs
différences ? Arriveront-elles à dévoiler leur secret à leurs familles,
leurs amis, sans crainte d’être jugées pour leurs amours saphiques ?
Sauront-elles conjuguer leur amour au pluriel de leurs différences ?
Fanny Mertz nous offre un merveilleux roman fait de rebondissements, de
retours en arrière et de mises au point. Quand l’amour triomphe des idées
toutes faites et des préjugés malsains. Quand l’attraction des cœurs
devient plus forte que la répulsion des contraires. Un roman à méditer pour
ne pas laisser passer celle qui, aujourd’hui si différente, pourrait nous
révéler celle que nous sommes. Parce que, justement, sa différence fait sa
richesse et embellit toute relation.
Fanny Mertz,
Vice versa, roman,
éditions
La Cerisaie, xxx, xxx pages, xx €.
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Berlin
trafic pour Julien Santoni
Par
Pierre Salducci
Berlin
Trafic est le premier roman de Julien Santoni,
un jeune auteur de seulement 29 ans. En 2000, il devient élève de l'école
Normale Supérieure de la rue d'Ulm. Il étudie les lettres classiques,
l'histoire de l'art et devient agrégé de lettres modernes avant de s'installer
à Berlin. Il a enseigné quelques années à l'université de Bordeaux 3 avant
de devenir professeur dans le secondaire en région parisienne. Dans Berlin
trafic, il nous entraîne sur les pas d'un certain Jérôme Salviati, un
personnage qui pourrait être l'auteur lui-même si l'on se fie à la subtile
homophonie entre le nom du romancier et de son protagoniste.
D’emblée,
Berlin trafic repose sur un point de départ douteux. Le meilleur ami du
narrateur, Matt, se suicide parce qu’il est devenu séropositif. Situation
fortement improbable puisque aujourd’hui tous les espoirs sont permis aux
séropositifs et qu’on n’imagine vraiment pas quelqu’un se suicider d’emblée
pour cette raison. Mais le romancier Julien Santoni mélange tout. Pour
lui, séropositivité et sida sont la même chose et tout cela égale mort comme
en 1985. Il est toujours surprenant de constater à quel point en 20 ans les
raisonnements ont peu évolué, même chez des soi-disant intellectuels. Et
comme si ce n’était pas assez, au lieu de comprendre que Matt ne peut s’en
prendre qu’à lui-même s’il est devenu séropo, puisqu’il enchaînait les
baises et les amants, sans aucune protection, le romancier s’acharne à
reporter la faute sur les autres. Un vieux discours facho étonnant de la part d’un
si jeune auteur. Pire, il nous explique mainte et mainte fois que s’il tenait
le salaud qui a refilé le sida à son ami (il veut dire vih, puisqu’on ne
peut pas refiler le sida), il le crèverait aussitôt, lui ferait la peau, etc.
Une réaction tellement affligeante qu'on a du mal à accepter qu'un éditeur
puisse cautionner de tel raisonnements en les publiant.
Julien Santoni est l’incarnation type de cette homophobie
généralisée et jamais dénoncée qui consiste à mépriser systématiquement
tous les homosexuels, à les traiter de lopettes, de pédales, de vioques, et à
ce sujet, Julien Santoni n’est jamais à court de termes plus
dégradants et dévalorisants les uns que les autres. Et tout ça pour
quoi ? Qui est-il lui pour se sentir si supérieur aux autres ? D’autant
plus, que son narrateur finira par se faire baiser également sans capote, comme
quoi l’expérience de Matt ne lui a servi à rien.
Soi-disant que Matt était le meilleur ami du narrateur, un meilleur ami avec
lequel il n’est jamais capable de nous dire quelle était sa relation
exacte : amitié amoureuse, amour, coucherie. Julien Santoni est
beaucoup plus loquace quand il s’agit d’insulter les autres que de définir
les sentiments de ses personnages. De toute façon, des sentiments, il n’y en
a guère dans Berlin Trafic. Le narrateur Jérôme Salviati ne sait rien
de lui-même et nous encore moins. Est-il gay, hétéro, bisexuel ? Notre
personnage a bien trop peur de ce genre de mots pour oser les utiliser à son
sujet. Comme un lâche il préfère la fuite, et c’est d’ailleurs ce qu’il
fait puisqu’il prend le large pour Berlin où il espère se changer un peu les
idées.
A son arrivée là-bas, Jérôme Salviati (qui prétend percer dans la
dramaturgie) ne trouve rien de mieux à faire que de vendre son cul et de se
prostituer ce qui, comme chacun sait, est l’idéal pour se remonter le moral.
La chose est présentée comme tout à fait naturelle pour un jeune comédien à
la recherche d'un premier emploi et qui a besoin d'argent, si bien que le
romancier s'arrête à peine sur ces considérations. Il nous décrit une ville
sordide, morbide, sinistre, ce qui dans le fond correspond assez bien au profil
du personnage. Celui-ci fera de nombreuses rencontres sans qu’aucune n’ait
vraiment la moindre importance et les pages se tournent sans qu’on comprenne
jamais ce qu’on fait là, ce qu’on attend, pourquoi ce roman, pourquoi cette
histoire.
Les personnages sont mal définis et n’existent pas plus que la soi-disant
douleur du protagoniste principal. Et comme si ce n’était pas assez Julien
Santoni s’est mis en tête de rédiger son texte en argot, un espèce de
langage inventé sur les ruines d’un parler populaire des années 50 que plus
personne n’utilise, si bien qu'une bonne partie du texte nous échappe
complètement. S’il faut saluer la prouesse de manier tant de mots
archaïques, on se demande un peu quel est l’intérêt d’utiliser une langue
qu’on ne parle plus. Et tant qu’on y est, pourquoi pas en bas latin ou en
grec ancien ? Au final, quand notre héros finit par tomber dans un piège
crapuleux et se prendre quelque baffes par des truands, on assiste indifférent
à la chute d’un sale type qui ne s’est jamais montré attachant et qu’on
ne regrettera pas. Un livre déjà vieux aux relents d’une époque dépassée.
Berlin
Trafic,
Julien Santoni, éditions Grasset,
2008, 322 pages, 18.50 €.
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Le
passage du Caire, l'hiver et Nathalie Vincent
par
Christel Marque
Originaire de
Normandie, Nathalie Vincent s’exile à Paris pour
suivre un troisième cycle en musicologie. Après quelques années infructueuses
d’enseignement dans une zone d’éducation prioritaire de la région
parisienne, elle atterri par hasard chez Radio France. Mais elle retrouve
rapidement ses premières amours, la musique. Elle reprend son métier de
compositrice et se tourne tout naturellement vers l’écriture. Elle nous
offrait en 2007 la première des quatre saisons du Passage
du Caire et nous livre aujourd’hui son second volet, L’hiver.
Nous
retrouvons avec bonheur cette deuxième saison du Passage du Caire qui
apporte son lot de surprises et de déceptions à ces personnages attachants et
déroutants que Nathalie Vincent nous fit découvrir dans son premier
opus. Nous avions quitté Carole, sorte de working girl à la française, sur le point
de se faire licencier pour harcèlement sexuel. Les débuts de sa nouvelle vie
de femme indépendante ne seront pas sans lui poser quelques soucis, tant sur le
plan sentimental que familial.
Sophie et Élisabeth s’étaient quittées dans un drame. Comment l’une et l’autre,
en ces temps de froidure qui tombe sur Paris, ont-elles réussi à se
reconstruire ? Cette reconstruction est-elle d’ailleurs si parfaite que
Sophie semble le croire ? Ses échappées amoureuses du côté de son
ancienne voisine, Céline, mariée et mère de famille, la rendent-elles aussi
heureuse qu’elle le pensait ? Anna, la jeune étudiante, s’est-elle
finalement laissée charmer par l’énigmatique Marie-Claire ? A moins que
l’arrivée inopportune de Christel n’ait complètement chamboulé cette
aventure incongrue qui se nouait entre ces deux femmes que tout oppose. La
librairie du Petit livre rose tenue par Christophe continue de voir défiler,
passage du Caire, ces tranches de vie, ces rebondissements quotidiens des cœurs
et des âmes. Mais Christophe ne sera pas épargné par la tourmente hivernale.
Chacun des personnages de Nathalie Vincent doit s’armer contre les
aléas de la vie qui ne manquent pas de les frapper tour à tour. Sortiront-ils
tous indemnes des frimas de l’hiver ? Parviendront-ils à se construire,
à rebâtir leurs amours défuntes ? La suite, nous l’espérons, à la
prochaine saison du Passage du Caire…
Nathalie Vincent,
Passage du Caire, L'hiver, éditions
KTM, 2008, 180 pages, 16 €.
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Les
parades de Bernard Souviraa
par Pascal Eloy
Né à Bordeaux en
1964, Bernard Souviraa a beaucoup écrit pour le
théâtre. Il publie son premier roman en 2006, L’Œil
du maître, dans lequel il abordait le thème de la découverte de
l'homosexualité en explorant l'univers d'un adolescent tourmenté. Il nous
revient aujourd'hui avec un second roman.
Dans
Parades, un professeur d’une quarantaine d’années,
Sébastien, se voit tout à coup contraint d'arrêter son cours, frappé de
"sidération". Le voici envahi par le souvenir de Gabriel, un garçon
qui, vingt ans plus tôt, se destinait à la carrière d’acteur et avait
travaillé avec Sébastien comme répétiteur. Une forte amitié, née dans le
vin et la fascination, s'était installée peu à peu entre les deux jeunes
hommes, d’autant plus qu’ils travaillaient des textes violents et radicaux
sous la férule d’une metteur en scène, diva déchue et intransigeante.
Malgré leur relation intense, il n'y eut jamais aucune ambivalence
sexuelle entre les deux hommes puisque Gabriel s'épanouissait dans la drague de
corps noirs sur les quais bordelais tandis que Sébastien demeurait chaste. Mais
un jour, Sébastien avait décidé dans la violence de mettre un terme à sa
relation avec le jeune Gabriel, au charme trouble d’artiste maudit, sous
l'emprise duquel il se sentait pris. Mais saura-t-il jamais cicatriser cette
blessure et apaiser cette frustration ?
Telle est la réflexion presque inconsciente qui conduit notre héros à Porto
où Gabriel se serait réfugié après une apparition remarquée dans un premier
et unique film. Bernard Souviraa explore,
dans ce nouveau roman, la relation qui unit deux jeunes hommes dans un lien
fortement homosensuel. Cependant, l'homosexualité n'est ici qu'un prétexte à
une passion qui se termine mal et ne peut se terminer que de cette façon. En
effet, la relation si tumultueuse des deux héros est essentiellement
boursouflée d'arrogance, de rébellion puérile et factice contre la
bourgeoisie et de non-dits jamais évoqués. En fait, il y a beaucoup de
souffrance, de frustration et de pessimisme dans ce drame dont les deux héros
sont tout, sauf des militants de la cause gay. On peut d'ailleurs se demander si
cette retenue de l'auteur n'est pas due à la peur d'aborder franchement le
thème de l'homosexualité.
De plus, dans la mesure où c'est au travers du théâtre que les échanges
naissent, se construisent et s'épanouissent entre les deux héros, ce roman se
révèle finalement plutôt une réflexion philosophique sur l'écriture et le
jeu des interprètes de l'écriture. On sent, d'ailleurs, l’auteur très à l’aise
dans l'évocation de l’univers du théâtre, des acteurs, de leur travail et
de leur psychologie. C'est ainsi que le style de l'ouvrage, parfois un tantinet
scolaire et très structuré, alterne des passages poétiques, des scènes de
théâtre, mais aussi des pages plus ennuyeuses où l'auteur s'est probablement
retenu. Il est dommage en effet qu'il ne se soit pas laissé aller, dans son
écriture, à la fougue et à la rébellion critique qui animent ses héros ! Au
final, bien écrit et agréable à lire, Parades
ne parle pas tant que ça d'homosexualité mais surtout de la jeunesse, de la
mémoire inapaisée et des rivages de l'inaccompli que l'on est forcé d'aborder
un jour ou l'autre…
Bernard
Souviraa, Parades,
édition de l'Olivier, 2008, 288 pages, 18 €.

Kadyan
: amour et aventures entre femmes
par
Pierre Salducci
Auteure
de science-fiction et de romans d’amour et d’aventures entre femmes, Kadyan
a déjà beaucoup écrit même si on la découvre seulement maintenant. Elle a
notamment publié deux romans à succès aux éditions Labrys et occupe une
place à part dans la littérature lesbienne contemporaine. C’est en cherchant
à créer des noms propres pour son roman Les
Batisseurs d’empire que
cette auteure a trouvé son pseudo. Elle voulait un nom original et court et
quand Kadyan lui est venu à l’esprit, elle a tout simplement décidé de le
garder pour elle. En dehors de l’écriture, Kadyan
a de nombreuses passions et occupations comme les voyages, la cuisine, la
lecture, le bricolage et la randonnée.
Vous
dites que la littérature lesbienne outre Atlantique a été une révélation
pour vous. Qu’est-ce que cette littérature vous a apporté ?
J’ai découvert K. V. Forrest, K. Kallmaker, B. L. Miller
puis Radclyffe en VO en 2000. Ce fut vraiment une découverte. Jusqu’à
présent, j’avais lu quelques auteures en français mais les histoires ne me
permettaient généralement pas de m’évader. La littérature anglo-saxonne m’a
ouvert des horizons par son abondance et son aspect positif, pas prise de tête.
À l’abordage est votre premier roman publié mais vous en aviez
écrit plusieurs autres auparavant. Comment en êtes-vous venue à la
publication et pourquoi chez Labrys ?
Comme tout écrivain, mon but était d’être lue donc d’être publiée.
Je voulais que mes lectrices (et lecteurs) prennent autant de plaisir à me lire
que j’avais eu à écrire. Labrys traduisant et publiant des auteures
américaines que j’aimais lire me semblait tout désigné. Le fait que j’ai
accroché immédiatement avec mes éditrices n’a rien gâché. Nous sommes sur
la même longueur d’ondes.
À l’abordage est un roman d’époque qui se passe du temps des
corsaires et des pirates dans les mers des Caraïbes, est-ce que vous avez
respecté certaines données historiques pour l’écrire ou vous avez tout
inventé ?
Pour À l’abordage, j’ai fait énormément de recherches, non
seulement sur les pirates, les plantations de canne à sucre, les recettes de
cuisine mais surtout sur la marine à voile. Pour moi qui ne suis pas marin et
qui ai le mal de mer dès que je mets le pied sur un bateau, les manœuvres
maritimes m’ont demandé une attention toute particulière. Pour tous mes
livres, je tente de coller au mieux à la réalité historique même si pour
cela, je dois modifier les actions de mes personnages. Tous mes personnages
principaux sont issus de mon imagination mais certains personnages très
secondaires de À l’abordage, tels Barbe Noire, Mary Read, Ann Bony,
ont réellement existé.
Vous présentez fort justement votre démarche en parlant de romans d’aventures
entre femmes, c’est un créneau qui me semble peu
exploré aujourd’hui, d’où vous vient ce goût pour l’aventure et
pourquoi des romans d’aventures ?
Enfant, j’adorais les séries et les films de Cape et d’épée, les
Westerns, la Science-fiction. Je rêvais en regardant Zorro, Thibault les
croisades, Startrek, Au nom de la loi, les Trois mousquetaires, etc…
Adolescente, j’aimais toujours le genre mais m’identifiais au héros qui
sauvait la demoiselle en détresse. Adulte, j’ai décidé que l’héroïne
sauverait la demoiselle en détresse, du moins dans mes romans. Je déplore
souvent l’absence de personnages lesbiens au cinéma et à la télévision. Je
ne parle pas de L-Word qui est une série consacrée aux lesbiennes mais de la
rareté de personnages lesbiens principaux dans des films grand public.
Vous venez de publier un deuxième roman, Willowra, qui se passe cette
fois dans la nature en Australie, un univers totalement différent. D’où
vient cette inspiration ?
L’Australie est un pays que j’adore. Ses grands espaces parlent à mon cœur.
J’avais envie de faire une saga familiale avec des colons qui vivraient au fin
fond du bush. Au départ, j’avais prévu des femmes bagnards mais les dates ne
collaient pas à mon action, il aurait fallu que j’écrive sur plus de
générations et je n’en avais pas l’envie. J’ai donc recentrée mon
action entre 1913 et 2006. À la base, Jason était l’héroïne principale
mais l’arrivée de Victoria en a décidé autrement.
Qu’avez-vous envie de susciter chez
vos lectrices à travers vos histoires ?
Principalement, le plaisir et la satisfaction d’avoir passé un bon
moment. J’écris pour entraîner mes lectrices dans des lieux et des temps qui
ne leurs sont pas familiers. Je désire qu’à travers mes personnages, mes
lectrices s’évadent de leur train-train quotidien et, qu’arrivées à la
dernière page, elles se sentent heureuses d’avoir fait un bout de chemin avec
mes héroïnes. Je ne cherche pas à faire passer de message dans mes livres
même si, avec le recul et l’avis de lectrices, je m’aperçois qu’il y en
a peut-être un. À l’abordage parle de transgenres et de travesties
alors que Willowra se centre sur la famille ou plutôt sur comment deux
femmes peuvent constituer une famille à des époques différentes. Quel que
soit le message que chacune veut y lire, l’histoire de fond est avant tout une
histoire positive d’amour entre femmes.
Pouvez-vous nous parler de votre conception de l’écriture, de votre façon
d’écrire un roman et des auteures ou livres qui vous ont inspirée.
Bien que cela pose certains problème de narration, j’adore écrire à la
première personne, cela me permet de m’identifier davantage avec mon
héroïne. J’ai aussi été tentée par l’utilisation du présent pour
certains de mes romans d’aventures afin d’entraîner mes lectrices dans l’action
pure. Une de mes sources d’inspiration fut Caresser le velours de Sarah
Waters. C’est après avoir lu son roman que je me suis dit : " Mais
bien sûr ! " et que j’ai attaqué mon premier roman En l’honneur
du Drall.
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Deuil
et préjugés pour Rémy Rodep
par
Thierry Zedda
Homme
de radio, Rémy Rodep
a participé à la grande aventure des radios libres qui a suivi l’élection
de Mitterrand. Véritable touche à tout en télévision et café théâtre, il
est aussi scénariste, romancier et faillit même devenir un homme politique.
Très impliqué dans le social des années 80-90, il ira jusqu‘à annoncer sa
candidature aux élections présidentielles de 1995. Enfin, il est l‘auteur d‘un
roman biographique intitulé L‘Enfant
matricule 3044 sorti en
2005 et qui reçut un très bon accueil.
Tiré
d‘une histoire vraie, Deuil et préjugés se présente sous la forme
originale d’un scénario romancé. Prévu et écrit à l’origine pour Jean-Claude
Brialy mais dont la disparition brutale aura empêché le projet d’arriver
à terme. L’auteur nous propose donc de découvrir son texte original,
dépouillé de toutes les annotations techniques afin d’en faciliter la
lecture.
L’histoire de Deuil et préjugés (on note le clin d'oeil à Orgueil
et préjugés de Jane Austen) est celle de deux hommes, Jean-Claude
et Cyril, qui vont s’aimer d’un amour passionnel malgré leur différence d’âge,
la désapprobation d’un entourage familial tout droit sorti de la préhistoire
et malgré surtout la maladie. Le sida qui fait rage en ce début des années 90
emportera le plus jeune d’entre eux, Cyril. Plongeant son compagnon dans un
désarroi plus scandaleusement inhumain encore lorsqu’il perdra tous ses biens
matériels et devra se battre contre les parents de Cyril qui seront sans pitié
pour cet homme qui à leurs yeux n’existe pas.
Ce scénario ressemble à ceux des premiers téléfilms qui osèrent aborder le
thème de l‘homosexualité. Et paraît presque tout droit sorti d’un autre
âge. En effet, Deuil et préjugés réunit à lui seul tous les
clichés liés à ce sujet : La drogue, la prostitution, le sida, les parents
homophobes… jusqu’à la boulangère du coin qui affirme que l’homosexualité
est une maladie à une cliente qui demande à Jean-Claude s’il serait prêt à
essayer un vaccin qui pourrait l’en guérir !!!
Clichés. Clichés… Et pourtant, le récit est inspiré d’une histoire
réelle qui s’est déroulée il y a quelques années à peine. Pas vingt ans.
Pas même dix ! Écrit avec le cœur, et non dépourvu d’ humour, le texte de Rodep
a tendance à flirter avec le mélo mais sa sincérité ainsi qu’une forme de
candeur, jubilatoire par instants, finissent par l’emporter malgré tout. L’émotion
qui en résulte est tout à l’honneur de l’auteur qui nous rappelle s’il
en était besoin que la réalité n’est pas toujours celle que l’on aimerait
croire. En fin de roman, un chapitre intitulé J’ai oublié de vous dire
dresse le bilan de la condition homosexuelle des vingt dernières années, en
France mais aussi dans le monde. Un constat qui fait froid dans le dos et donne
soudain au récit qui le précède une toute autre dimension.
Rémy Rodep,
Deuil
et préjugés,
éditions
Publibook,
2008, 320 pages, 26 €.
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