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Mai 2008 - Numéro 64 - 6e année ©

 

Au sommaire :

Opinion

La littérature gay à l'université

Roman

Léger, humain, pardonnable, selon Martin Provost

Poésie

Flammes et femmes pour Pauline Labrande

Roman

Michel Aurouze et les enchaînés

Nouvelles

Pars avec elles (collectif)

Roman

L'agneau carnivore d'Augustin Gomez-Arcos

Roman

Katherine V. Forrest ou le vin étrange

Document

Ca arrive aussi aux garçons de Michel Dorais

 

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La littérature gay à l'université
par Pierre Salducci

Récemment un charmant jeune homme plein de bonnes intentions m’écrivit pour m’annoncer la naissance d’une collection qu’il allait diriger et qui serait consacrée, selon ses propres termes, à analyser les rapports entre création littéraire et homosexualité. Comment les écrivains portent-ils leur regard vers ce qui sort des normes ? Comment écrivent-ils le corps, la sexualité, le bizarre ? Par ailleurs, l'auteur du communiqué mettait l'expression culture gay et lesbienne entre guillemets, comme de quelque chose dont on doute, et évoquait une littérature à thématique homosexuelle plutôt que d'adopter le parti pris de la reconnaissance de littérature gay.

Certes, à première vue, tout cela sonne bien et paraît fort prometteur. On se réjouit d’avance de toutes ces belles recherches qui pourraient être publiées et du lot de révélations et de progrès qu’elles apporteraient. Peut-on être animé de plus nobles ambitions ? Oui, mais voilà. Je suis devenu très méfiant face à ce genre de déclaration générale. C’est qu’on m’a fait le coup si souvent que maintenant je le vois venir. Le coup, c’est d’enrober des intentions dans un discours assez flou mais suffisamment évocateur pour faire rêver, mais qui à l’arrivée ne tient aucune de ses promesses et s’avère totalement décevant. D’emblée le fait d’associer l’homosexualité à ce qui "sort des normes", à la sexualité et au "bizarre" ne me plaît pas. Non pas que je récuse ces associations mais ce sont toujours les mêmes qui sont retenues, le projet identitaire étant exclu car perçu comme du méchant communautarisme, tandis que le volets social, sentimental et culturel sont totalement ignorés, et c’est là que le projet commence à révéler ses limites. Par ailleurs, le fait de parler encore de littérature homosexuelle et de nier l’existence de la littérature gay montre également l’étroitesse du point de vue adopté.
Le problème de cette collection, c’est que tous les travaux qu’elles va nous proposer sont en général le fruit d’universitaire français qui publient leurs recherches. Et là, c’est une catastrophe. Car à quoi peut-on s’attendre ? L’université française n’a toujours pas retenu le concept de littérature gay dans ses programmes si bien qu’absolument personne, mais absolument personne en France ne s’y connaît un tant soit peu dans ce domaine, pas un universitaire pour savoir réellement ce qu’on entend par là, quels sont les représentants majeurs, les caractéristiques, les courants... Ils ne savent rien. Les universitaires en sont encore à se poser la question de savoir si la littérature gay existe vraiment. Et comme ça va leur prendre à peu près 150 ans avant de nous donner leur réponse, pendant ce temps ils ne voient rien de ce qui se passe vraiment autour d’eux.
Bien sûr, dans tout ce marasme de conservatisme, surgit régulièrement quelques étudiants bien intentionnés qui décident de braver les interdits et de s’atteler à un thème de recherche relié à l’homosexualité, mais dans ces cas que se passe-t-il ? Les étudiants en question n’ont pas le droit de travailler à partir de la notion de littérature gay puisqu’elle n’est toujours pas reconnue. Du coup, ils sont obligés d'adopter un lexique convenu et une approche désuète. C’est ainsi que c’est chercheurs parlent encore de littérature homosexuelle, d’homotexualité et autre concept vaseux pour ne pas regarder les choses en face et appeler un chat un chat. Par ailleurs, comme je l’ai dit précédemment, comme il n’existe aucun spécialiste en littérature gay, qui dès lors serait vraiment à même de pouvoir les encadrer et les guider judicieusement ? Personne. A partir de là, que peut-on espérer apprendre de l’université aujourd’hui ? Que vont-ils nous apprendre ces grands chercheurs bâillonnés ? Le désert renvoie au désert.
Non seulement je ne vois pas l’intérêt de ce genre de collection, mais je pense même qu’elles font plus de mal que de bien. Tous ces Penser le désir et ces études bidon sur Hervé Guibert qui célèbrent à peu près tout en lui sauf son homosexualité sont le parfait exemple de ce que peuvent produire ces hordes d’étudiants homosexuels pleins de bonnes intentions mais solidement tenus en laisse à l’intérieur d’un cadre qui refuse d’évoluer. De tout cela, ni de ces chercheurs ni leur trouvailles, nous n’avons pas besoin car ils ne mènent nulle part, du moins pas là où ils devraient. Bien entendu, le jeune universitaire qui va lancer sa collection s’est indigné quand je lui ai fait part de mes propos. Il m’a trouvé injurieux et blessant. Je me suis aussitôt excusé, lui expliquant qu’il ne s’agissait pas de lui mais d’un contexte global que j’observais depuis longtemps. Et comme il n’était toujours pas convaincu, je l’ai mis alors au défi de me citer un titre, un seul, d’un ouvrage signé par un universitaire français au cours des dernières années et qui aurait eu un quelconque retentissement, une quelconque importance au niveau de la littérature gay ? Il n'y en a pas et le jeune chercheur a préféré le silence plutôt que de me citer le moindre ouvrage.
Rien que l’année dernière, entre le livre de Didier Roth-Bettoni et celui de Fabrice Pradas, pas moins de deux ouvrages sont sortis sur le cinéma gay, où est l’équivalent sur la littérature gay ? Pourquoi tant de pays du monde occidental ont-ils déjà leur gay studies à l’université,
leur bourse de recherches et les publications qui viennent avec tandis que la France se débat encore dans un tel conservatisme ? Il est où ce dictionnaire des auteurs gays français que tout le monde attend ? Ils sont où ces répertoires de titres classés selon les genres, les pays, les années, qui permettraient de dresser le panorama global des publications dans ce domaine ? Elles sont où les études sur l’édition gay et lesbienne française ? Et les ouvrages sérieux sur Navarre, Dustan, Duvert, Renaud Camus, Rémès, Éric Jourdan ? Qui est en train d’écrire sur eux ? Qui s’en occupe ? Qui rendra compte de la littérature du sida dans son ensemble et de ce qu’ont apporté d’inédit tous ces auteurs disparus ? On ne voit rien. Rien venir. Jamais. Nos chercheurs en sont encore aux statues grecques et situent tous l’homosexualité dans l’antiquité. 
Je suis pour une université ouverte. Une université moderne et sans tabous. Une université qui rend compte de la réalité sociale et humaine tel qu’elle est. Quand cette université existera en France, on pourra alors songer à créer des collections pour publier le fruit de ses travaux. En attendant, j’ai décidé de ne pas retenir le communiqué annonçant la naissance de cette collection.

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Léger, humain, pardonnable, selon Martin Provost
par Pascal Eloy

Né en 1957 à Brest, Martin Provost est cinéaste. A ce jour, il a réalisé trois films : Tortilla y cinéma, Le Ventre de Juliette et Séraphine (qu’il vient de tourner avec Yolande Moreau). Son premier roman, Aime-moi vite, a été publié chez Flammarion en 1992. Plus de dix ans plus tard, il revient à l'écriture cette fois aux éditions du Seuil avec un roman au joli titre, qui se distingue par son ton direct, parfois lyrique, mais souvent nostalgique. Léger, humain, pardonnable est un livre agréable qui plaira surtout aux amateurs de beaux textes bien écrits.

Léger, humain, pardonnable raconte deux histoires étroitement imbriquées. En effet, le livre présente d’abord le narrateur, enfant, qui évoluait entre un père militaire de carrière - régulièrement absent et autoritaire à chacun de ses retours - et une mère sur-protectrice qu’il s’imagine devoir protéger durant les absences paternelles. Face à un père incontesté, le narrateur évolue jusqu’à son adolescence traversant de nombreuses crises telles que l’avortement de sa sœur, la mort de son frère ou la découverte de son attirance pour les garçons. Parallèlement, le livre évoque les angoisses du narrateur adulte aux prises avec les non-dits familiaux, sa vie de couple et sa mère victime d’un cancer.
En fait, durant plus de la moitié du livre Martin Provost ne fait que poser le décor de son histoire. C’est ainsi que les cent premières pages de cet ouvrage servent uniquement au narrateur à brosser le portrait des différents membres de sa famille ou de son entourage. Cette énumération des particularités familiales contribue à créer une ambiance de longueur et de langueur qui semble ne jamais devoir se terminer. Ensuite, si on a réussi à supporter ce récit, on découvre les "crises" (mais en sont-elles réellement ?) qui ont émaillé l’adolescence du narrateur. L’attrait pour les garçons, par exemple, compte parmi celles-là même si elle ne soulève pas le moindre commentaire particulier. Le narrateur en fait la constatation un matin, presque par hasard, et il n’aura de cesse par la suite de se développer dans ce milieu parfois homophobe que peut constituer une famille de militaire. Et pourtant, cette vie et le nécessaire combat pour s’affirmer ne sont pas particulièrement développés. Encore une fois, il s’agit de longues descriptions simplistes et sans profondeur, avec un goût d’inachevé parce que les liens avec les suites du récit ne sont jamais faits ou seulement esquissés. Bref, une histoire assez peu intéressante parce que rien n’y est vraiment approfondi. C’est un peu comme si l’auteur s’était contenté de rester à la surface des sentiments et de l’histoire pour se contenter d' une juxtaposition incessante de descriptions pointilleuses.

Martin Provost, Léger, humain, pardonnable, roman, éditions du Seuil, 2008, 240 pages, 18 €.

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Flammes et femmes pour Pauline Labrande
Par Laetitia Shuck

Professeur de lettres classiques, Pauline Labrande est passionnée par la lecture et l’écriture. Auteure de nouvelles et surtout de poésie, elle a déjà écrit plusieurs recueils autobiographiques. Dans Flammes sans ombres, femmes sans hommes, elle nous invite à partager son univers plein de lyrisme et de sensualité.

Soixante-deux poèmes composent le recueil. Entre le premier De l’ombre à la flamme et le dernier Abandonnée Pauline Labrande aborde tous les aspects d’un parcours amoureux lesbien : la naissance des sentiments contre la morale établie, les hésitations, les choix, l’amour, la fusion, les regrets, l’échec… La femme est au centre de ce tourbillon passionnel, elle est à la source de cette véritable carte du tendre. Le titre et le sous-titre Flammes sans ombres, femmes sans hommes, nous indique le chemin, les femmes sont bien liées aux flammes (Flammes dans mon cœur), elles sont à la fois attirantes et dangereuses. Les hommes, quant à eux, restent dans l’ombre, absents.
Pauline Labrande déroule une poésie à la fois suggestive et sensuelle, crue et sexuelle aussi (Sensualité érotique, Fusion érotique, Douceur érotique, Libido). L’auteure déjoue les règles, optant aussi bien pour une forme libre, que pour une structure plus classique (Pied de sonnet, Autre sonnet). Pour rendre compte de la complexité des sentiments, Flammes sans ombres, femmes sans hommes cultive particulièrement l’oxymore ("douloureux plaisir" dans L’Innocence condamnée, "souffrance délicieuse" dans Chair saignante) et les oppositions ("plaisir de souffrir" dans Sans savoir). La référence à Baudelaire est explicite dans un titre de poème (Les Fleurs du mal), à travers l’image de la femme-fleur développée au fil des pages et surtout aux synesthésies, mélanges des sensations. Pauline Labrande aborde des sujets graves (l’attente, la désillusion), mais l’humour traverse aussi les pages : dans L’Amour ovale, une métaphore filée aborde une histoire d’amour sous forme de match de rugby. Des répétitions (dans Je me livre ou Les Sentiments du corps) ; du rythme (le "son du tam-tam" dans Fusion absolue). Certains vers détonnent et surprennent : " Au vif des souvenirs les plus gays de tes danses " (Délires). L’enthousiasme se lit souvent au travers d’un point d’exclamation qui clôt certaines pièces ("Je t’aime !" dans Respire).
Dans la même lignée que Cristie Cyane (Demain j’y vais…), Pauline Labrande offre une poésie imagée résolument moderne, en phase avec son époque. Flammes sans ombres, femmes sans hommes s’adressent à toutes celles qui aiment les émotions fortes, sans concession.

Pauline Labrande, Flammes sans ombres, femmes sans hommes, poésie, éditions Jets d'encre, 2007, 72 pages, 14 €.

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Michel Aurouze et les enchaînés
Par Thierry Zedda

Presque cinq ans après avoir publié La Faille, Michel Aurouze nous présente son nouveau roman Les Enchaînés. Un retour attendu dans les bacs, pour les inconditionnels de cet auteur au style particuliers, qui sans concession et avec obstination, construit une œuvre passionnante.

Deux amis d’enfance, Loïc et Hugo, dont les mariages respectifs sont des échecs, voient leurs relations se transformer suite à une série d’évènements émotionnels vécus par Loïc. Une relation sexuelle furtive et quasi anonyme avec un jeune homme dans le métro. L‘obsession de cet admirateur, qui ne rate jamais une des prestations scéniques de sa jeune fille de danseuse. Autant de troubles qui ramènent instinctivement Loïc vers son ami qui depuis longtemps déjà assume son homosexualité.
Résumer un roman de Michel Aurouze est toujours un exercice difficile. Principalement par peur de le trahir. Car l’auteur foisonne d’idées et son écriture est parmi les plus vivantes qu’il soit. Comme presque tous les autres romans de l'auteur, Les Enchaînés est un texte dense. Où se retrouvent tous les thèmes chers à l’écrivain ( Le mariage de divers genres littéraires, les paysages montagneux de son enfance, la peinture…) mais à la fois témoin d’une nouvelle maturité créatrice. Comme si les précédents ouvrages d'Aurouze constituaient une étape dans son travail. Essentielle mais désormais digérée.
Libéré, bien dans son temps, Michel Aurouze aborde les mots avec une audace salvatrice qui donne une veine nouvelle à son style et accroît l’intensité de son discours. En effet, dans Les Enchaînés, les horizons sont  multiples. La femme y est abordée de façon très subtile mais aussi le désir, l’obsession, les sentiments incestueux. Et même si le combat entre l’ombre et la lumière - s’assumer ou non -  reste au centre des propos, pour une fois il est traité différemment. La culpabilité n’est plus de mise. L’amour homosexuel n’est plus une funeste fatalité mais peut être envisagée enfin sereinement. Il est intéressant d’analyser à ce propos le jumelage entre Loïc et Hugo. Un peu comme s’il s’agissait de deux facettes d’une même personnalité.
Cinq ans donc après son dernier ouvrage, Michel Aurouze nous revient de la plus belle des façons. Avec un roman qui renouvelle son œuvre et lui donne un coup de fouet. Comme s’il lui avait fallu cette pause dans le temps pour retrouver un sang nouveau. Cela se ressent ostensiblement à la lecture de ce roman qui est une réussite incontestable.

Michel Aurouze, Les Enchaînés, éditions Le Manuscrit, 2008, 101 pages, 13.90 €.

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Pars avec elles (collectif)
par Christel Marque

Avec le recueil de nouvelles, Pars avec elles, Dans L’Engrenage présente une envolée lyrique de récits au rythme trépidant et chaud d’un flamenco torride. Neuf auteures se retrouvent ici autour de thèmes riches et variés, tels la maternité, la trahison, la rencontre… autant de sujets propices à de belles envolées scripturales qui ne sont pas sans rappeler la beauté des films de Pedro Almodovar, avec ce zest de fantaisie et d’inattendu que l’Espagne sait nous offrir avec maestria.

Quelques grands noms de la littérature hispanophone comme Isabel Franc (alias Lola van Guardia) et Carlota Echalecu (alias Carlota Tranchant) ont uni leur talent à de jeunes auteurs comme Francesca Aliern Pons, Arancha Apellaniz, Olga Guirao, Ines Nuñez Vega, Cristina Peri Rossi, Jennifer Quiles ou Carmen Rivera. Les nouvelles réunies dans ce recueil laissent entendre des voix féminines inédites qui, toutes, s’accordent harmonieusement autour d’un même thème : l’identité lesbienne.
Entre découverte voluptueuse d’une inconnue belle à mourir et jeux saphiques bucoliques au sein d’un couple qui pimente son quotidien de rencontres impromptues, ces nouvelles guident leurs lectrices dans un univers chaleureux et coloré.
" Je pourrais presque faire l’amour rien qu’avec ses lèvres, dans ce baiser long et profond, humide et violent, ouvert et fermé, délicat et féroce, passif et actif, généreux et compatissant, capricieux et malveillant… " Ces quelques mots d’Ines Nuñez Vega retracent à merveille les élans passionnés de ce recueil où les improbables rencontres se nouent à de puissants drames amoureux ; quand le cœur ne sait parler sans l’accord voluptueux de deux corps, quand les âmes amoureuses ne peuvent survivre que réunies.
Pars avec elles nous offre ainsi une plongée fantastique dans l’univers hispanophone où des plumes rebelles laissent libre cours à leurs fantasmes et à leurs désirs, pour nous livrer sans pudeur ces textes pimentés riches en saveurs. Initialement paru en 2004, ce livre vient d'être réédité en poche suite au succès, une occasion à ne pas rater.

Pars avec elles, recueil de nouvelles collectif, éditions Dans l'engrenage, 2008, 256 pages, 10 €.

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L'agneau carnivore de Augustin Gomez-Arcos
Source : In Cold Blog

Si vous avez déjà entendu parler de L’Agneau carnivore, d’Augustin Gomez-Arcos, vous n’êtes pas sans savoir que ce roman paru en 1975, puis en poche chez Points en 1985, est malheureusement épuisé depuis des années. Le bouche à oreille aidant, la réputation de ce roman n’a cessé de grandir, pour devenir culte. Tant et si bien que depuis plusieurs années, il est devenu totalement impossible de le trouver. Les éditions Stock viennent enfin de réparer cette injustice en re-publiant L’Agneau carnivore, avec sa couverture d’origine, différente de celle illustrée, diffusée en poche par Le Point.

Quand l’enfant ouvre les yeux pour la première fois, après être resté les seize premiers jours de son existence sans émettre un seul cri, ni esquisser un seul geste, sa mère, déçue de ne pas avoir enfanté un monstre, s’en désintéresse illico et le fait transférer dans la chambre de son fils ainé. «C'est à partir du moment où elle, maman, m'a dit : "Je ne t'ai pas voulu" que j'ai entrepris de remonter dans mon passé larvaire et commencé d'y voir clair. La rancune était née du jour où mon fœtus avait trop gonflé, l'empêchant de se pencher élégamment sur son damné rosier.» Cet enfant, c' est un narrateur qui s'exprime au je et dont on ne connaîtra le prénom que dans la dernière phrase du roman. Dans cette famille bourgeoise, entre une mère névrosée et un père absent, l’enfant grandit dans l’amour de ce frère qui le protège et lui fait découvrir le monde. Un amour qui n’aura d’égal que la haine viscérale qu’il vouera à sa génitrice.
Le temps passe. Le narrateur est devenu un jeune homme. Le père s’est laissé dépérir. La mère est morte, non sans avoir livré quelques secrets de famille dans une déchirante confession. Puis, le frère tant aimé part pour l’Amérique. Peu de temps après, le narrateur lui-même va être contraint à l’exil suite à la banqueroute familiale. Il ne rentrera au pays que le jour où son frère lui télégramme son retour. Dès lors, il va passer son temps à attendre son frère tout en préparant la demeure familiale pour l’accueillir. Très vite, le frère deviendra l'incarnation de l'amour.
Au-delà du portrait sans concession de cette famille bourgeoise traumatisée, retranchée dans l’univers clos et étouffant de sa maison, Augustin Gomez-Arcos épingle l’Espagne franquiste et bigote. Seule la bonne, l’insoumise Clara, la résistante "rouge", trouve grâce à ses yeux. C’est grâce à elle que le narrateur va se frotter au monde extérieur et découvrir les origines du traumatisme familial.
Victime lui-même de la censure du régime de Franco, Gomez-Arcos a dû fuir l’Espagne pour se réfugier d’abord en Angleterre, puis en France où sera publié L’Agneau carnivore, son premier roman, qui plus est écrit en français, qui lui vaudra le prix Hermès 1975. Augustin Gomez-Arcos est décédé à Paris en 1998 des suites d’un cancer. L'Agneau carnivore, c’est fort, violent, superbement écrit et bien entendu, politiquement incorrect, donc indispensable. Un de ces romans choc qui marque une vie de lecteur.
 

Augustin Gomez-Arcos, L'Agneau carnivore, édition Stock ou en poche coll. Le Point, 310 pages.



Katherine V. Forrest ou le vin étrange
par Christel Marque

Katherine V. Forrest a déjà signé une quinzaine de romans traduits dans le monde entier. Trois fois récompensée par le Lambda Literary Award (1989, 1991, 2005) et par le Pioneer Award de la Fondation littéraire Lambda en 1998, elle est l’auteure reconnue de romans policiers dont la série des Kate Delafield. Éditrice chez Naiad Press pendant 10 ans, elle est aujourd’hui présidente du conseil d’administration de la Fondation Lambda Literary et dirige plusieurs séminaires et ateliers d’écriture. Son œuvre et son talent ont contribué à ouvrir la littérature lesbienne sur le monde.

Publié pour la première fois en anglais en 1983 par Alyson Publications, Le Vin étrange a été traduit dans plusieurs langues et est devenu un livre culte pour la communauté lesbienne. Diana Holland et Lane Christianson se rencontrent à l’occasion d’un long week-end de détente au bord du lac Tahoe dans un magnifique chalet parmi d’autres femmes venues profiter des pentes enneigées de la Sierra Nevada. L’une et l’autre, blessées par des hommes qui n’ont pas su les aimer, vont progressivement se découvrir de nombreux points communs. Une attirance et une complicité mutuelles se tissent entre elles. A l’abri des autres, elles vont peu à peu se dévoiler, poussées par cette irrésistible attirance qui les lit.
Brillante avocate, indépendante et rebelle, Lane cache sa fragilité derrière une beauté froide. Diana, meurtrie par une douloureuse séparation, tente d’effacer sa peine derrière une jovialité forcée. Toutes les deux ont des blessures à refermer et souffrent d’un profond manque affectif. Guidées par la poésie d’Emily Dickinson qu’elles affectionnent toutes les deux, elles se dévoilent l’une à l’autre avec pudeur et retenue ne comprenant pas ce désir qui les pousse à se découvrir plus encore. Troublées par leurs sentiments, elles avancent timidement l’une vers l’autre sur le chemin d’un désir croissant. Ce bouleversement sensuel qui les unit exigera de leur part de grands sacrifices. Parviendront-elles à dépasser leurs propres tabous pour laisser libre cours à leur désir ? Diana se risquera-t-elle à abandonner son quotidien sans âme pour se livrer pleinement à cette femme sensuelle et mystérieuse qu’elle désire plus que tout ?
Katherine V. Forrest nous offre un roman débordant d’une sensualité émouvante et d’un érotisme tout en finesse. Un roman initiatique où les magnifiques paysages de neige et de glace sont le théâtre d’échanges passionnés et torrides entre deux femmes abandonnées par l’amour qui se risquent sur une voie, la plus somptueuse : celle de la découverte d’amours féminines douces et sensuelles. Compte tenu du succès, ce livre est maintenant disponible en poche à tout petit prix.

Katherine V. Forrest, Le Vin étrange, édition Dans l'engrenage, 256 pages, 10 €.

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Ca arrive aussi aux garçons de Michel Dorais
par Pascal Eloy

Professeur titulaire et chercheur à l’École de service social de l’Université Laval, Michel Dorais est un expert en sociologie de la sexualité. Il a publié plusieurs essais sur la marginalité, la sexualité et la condition masculine. Son étude Ca arrive aussi aux garçons constitue le premier livre en français à présenter une enquête richement documentée sur les abus sexuels dont des garçons entre 4 et 16 ont été les victimes, ainsi que les stratégies qu'ils ont ensuite adoptés pour survivre, au mieux, à ce traumatisme.

Ca arrive aussi aux garçons est une œuvre que l’on peut aisément qualifier de somme scientifique. Il apparaît en effet que malgré le silence entourant souvent cette réalité, un homme sur six a été abusé sexuellement durant son enfance ou son adolescence. On apprend de plus que la communauté scientifique considère généralement le sujet comme mineure, voire inexistant par rapport à l'abus sexuel sur les petites filles… Il était donc temps de se pencher enfin sérieusement sur cette question, concrètement et exemples à l'appui. 
Avant tout, rappelons une définition importante. On parle d'abus sexuel pour tout acte indécent commis envers ou avec une personne, généralement mineure, qui ne peut s'y soustraire. Cela implique donc une préméditation et une intention de la part de l'abuseur, même si celui-ci n'use pas de violence physique pour parvenir à ses fins. Dans ce contexte, les tribunaux exigent des enfants présumés abusés, une telle prépondérance de preuves que généralement l'enfant - qui ose déjà braver sa peur, les menaces et les interdits - se trouve face à un déni de justice et est qualifié de "petit menteur". La situation est donc complexe.
Michel Dorais aborde ici avec intelligence plusieurs aspects physiques et psychologiques du problème, tels que les différents types d’agresseurs, les différents types d’abus, la violence, l’orientation sexuelle que l'abusé assumera, les mensonges, la névrose, la tendresse, l’engagement émotif de l'enfant souvent manipulé par l'abuseur… Au début de chaque chapitre, l’auteur présente un ou plusieurs récits recueillis au cours de son enquête, puis il y rattache les explications théoriques et psychologiques qui leur correspondent. Évitant les pièges d'une écriture scientifique trop ardu ardue, Dorais dresse un panorama sans parti pris, mais avec la rigueur nécessaire à qui veut s’interroger de manière exhaustive et objective, avant de se forger une conviction précise et étayée.
Ca arrive aussi aux garçons constitue une lecture très dure sur le plan des émotions mais importante afin de vulgariser des recherches qui pourront à présent servir de référence et aider ceux qui sont confrontés à ces situations. D'ailleurs, dès la préface du livre Michel Dorais illustre la force libératrice de son travail par le témoignage d'un homme de 70 ans qui n'avait jamais pu raconter son histoire ni trouver un apaisement face à ce qui lui était arrivé dans son enfance. Jusqu'à la lecture de ce livre !

Michel Dorais, Ca arrive aussi aux garçons, éditions Typo, Montréal, 2008, 320 pages, 14,95 $.

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