Mai
2008 - Numéro 64 - 6e année ©
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La
littérature gay à l'université
par
Pierre Salducci
Récemment
un charmant jeune homme plein de bonnes intentions m’écrivit pour m’annoncer
la naissance d’une collection qu’il allait diriger et qui serait consacrée,
selon ses propres termes, à analyser les rapports entre création littéraire
et homosexualité. Comment les écrivains portent-ils leur regard vers ce qui
sort des normes ? Comment écrivent-ils le corps, la sexualité, le bizarre ?
Par ailleurs, l'auteur du communiqué mettait l'expression culture gay et
lesbienne entre guillemets, comme de quelque chose dont on doute, et
évoquait une littérature à thématique homosexuelle plutôt que d'adopter le
parti pris de la reconnaissance de littérature gay.
Certes,
à première vue, tout cela sonne bien et paraît fort prometteur. On se
réjouit d’avance de toutes ces belles recherches qui pourraient être
publiées et du lot de révélations et de progrès qu’elles apporteraient.
Peut-on être animé de plus nobles ambitions ? Oui, mais voilà. Je suis
devenu très méfiant face à ce genre de déclaration générale. C’est qu’on
m’a fait le coup si souvent que maintenant je le vois venir. Le coup, c’est
d’enrober des intentions dans un discours assez flou mais suffisamment
évocateur pour faire rêver, mais qui à l’arrivée ne tient aucune de ses
promesses et s’avère totalement décevant. D’emblée le fait d’associer l’homosexualité
à ce qui "sort des normes", à la sexualité et au "bizarre"
ne me plaît pas. Non pas que je récuse ces associations mais ce sont toujours
les mêmes qui sont retenues, le projet identitaire étant exclu car perçu
comme du méchant communautarisme, tandis que le volets social, sentimental et
culturel sont totalement ignorés, et c’est là que le projet commence à
révéler ses limites. Par ailleurs, le fait de parler encore de littérature
homosexuelle et de nier l’existence de la littérature gay montre également l’étroitesse
du point de vue adopté.
Le problème de cette collection, c’est que tous les travaux qu’elles va
nous proposer sont en général le fruit d’universitaire français qui
publient leurs recherches. Et là, c’est une catastrophe. Car à quoi peut-on
s’attendre ? L’université française n’a toujours pas retenu le
concept de littérature gay dans ses programmes si bien qu’absolument
personne, mais absolument personne en France ne s’y connaît un tant soit peu
dans ce domaine, pas un universitaire pour savoir réellement ce qu’on entend
par là, quels sont les représentants majeurs, les caractéristiques, les
courants... Ils ne savent rien. Les universitaires en sont encore à se poser la
question de savoir si la littérature gay existe vraiment. Et comme ça va leur
prendre à peu près 150 ans avant de nous donner leur réponse, pendant ce
temps ils ne voient rien de ce qui se passe vraiment autour d’eux.
Bien sûr, dans tout ce marasme de conservatisme, surgit régulièrement
quelques étudiants bien intentionnés qui décident de braver les interdits et
de s’atteler à un thème de recherche relié à l’homosexualité, mais dans
ces cas que se passe-t-il ? Les étudiants en question n’ont pas le droit
de travailler à partir de la notion de littérature gay puisqu’elle n’est
toujours pas reconnue. Du coup, ils sont obligés d'adopter un lexique convenu
et une approche désuète. C’est ainsi que c’est chercheurs parlent encore
de littérature homosexuelle, d’homotexualité et autre concept vaseux pour ne
pas regarder les choses en face et appeler un chat un chat. Par ailleurs, comme
je l’ai dit précédemment, comme il n’existe aucun spécialiste en
littérature gay, qui dès lors serait vraiment à même de pouvoir les encadrer
et les guider judicieusement ? Personne. A partir de là, que peut-on
espérer apprendre de l’université aujourd’hui ? Que vont-ils nous
apprendre ces grands chercheurs bâillonnés ? Le désert renvoie au
désert.
Non seulement je ne vois pas l’intérêt de ce genre de collection, mais je
pense même qu’elles font plus de mal que de bien. Tous ces Penser le
désir et ces études bidon sur Hervé Guibert qui célèbrent à peu
près tout en lui sauf son homosexualité sont le parfait exemple de ce que
peuvent produire ces hordes d’étudiants homosexuels pleins de bonnes
intentions mais solidement tenus en laisse à l’intérieur d’un cadre qui
refuse d’évoluer. De tout cela, ni de ces chercheurs ni leur trouvailles,
nous n’avons pas besoin car ils ne mènent nulle part, du moins pas là où
ils devraient. Bien entendu, le jeune universitaire qui va lancer sa collection
s’est indigné quand je lui ai fait part de mes propos. Il m’a trouvé
injurieux et blessant. Je me suis aussitôt excusé, lui expliquant qu’il ne s’agissait
pas de lui mais d’un contexte global que j’observais depuis longtemps. Et
comme il n’était toujours pas convaincu, je l’ai mis alors au défi de me
citer un titre, un seul, d’un ouvrage signé par un universitaire français au
cours des dernières années et qui aurait eu un quelconque retentissement, une
quelconque importance au niveau de la littérature gay ? Il n'y en a pas et
le jeune chercheur a préféré le silence plutôt que de me citer le moindre
ouvrage.
Rien que l’année dernière, entre le livre de Didier Roth-Bettoni et
celui de Fabrice Pradas, pas moins de deux ouvrages sont sortis sur le
cinéma gay, où est l’équivalent sur la littérature gay ? Pourquoi
tant de pays du monde occidental ont-ils déjà leur gay studies à l’université,
leur bourse de recherches et les
publications qui viennent avec tandis que la France se débat encore dans un tel
conservatisme ? Il est où ce dictionnaire des auteurs gays français que
tout le monde attend ? Ils sont où ces répertoires de titres classés
selon les genres, les pays, les années, qui permettraient de dresser le
panorama global des publications dans ce domaine ? Elles sont où les
études sur l’édition gay et lesbienne française ? Et les ouvrages
sérieux sur Navarre, Dustan, Duvert, Renaud Camus, Rémès,
Éric Jourdan ? Qui est en train d’écrire sur eux ? Qui s’en
occupe ? Qui rendra compte de la littérature du sida dans son ensemble et
de ce qu’ont apporté d’inédit tous ces auteurs disparus ? On ne voit
rien. Rien venir. Jamais. Nos chercheurs en sont encore aux statues grecques et
situent tous l’homosexualité dans l’antiquité.
Je suis pour une université ouverte. Une université moderne et sans tabous.
Une université qui rend compte de la réalité sociale et humaine tel qu’elle
est. Quand cette université existera en France, on pourra alors songer à
créer des collections pour publier le fruit de ses travaux. En attendant, j’ai
décidé de ne pas retenir le communiqué annonçant la naissance de cette
collection.
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Léger,
humain, pardonnable, selon Martin Provost
par
Pascal Eloy
Né
en 1957 à Brest, Martin Provost est cinéaste. A
ce jour, il a réalisé trois films : Tortilla y cinéma, Le Ventre de
Juliette et Séraphine (qu’il vient de tourner avec Yolande
Moreau). Son premier roman, Aime-moi vite, a été
publié chez Flammarion en 1992. Plus de dix ans plus tard, il revient à
l'écriture cette fois aux éditions du Seuil avec un roman au joli titre, qui
se distingue par son ton direct, parfois lyrique, mais souvent nostalgique. Léger,
humain, pardonnable est un livre agréable qui plaira surtout aux
amateurs de beaux textes bien écrits.
Léger,
humain, pardonnable raconte deux histoires étroitement imbriquées. En
effet, le livre présente d’abord le narrateur, enfant, qui évoluait
entre un père militaire de carrière - régulièrement absent et autoritaire à
chacun de ses retours - et une mère sur-protectrice qu’il s’imagine devoir
protéger durant les absences paternelles. Face à un père incontesté, le
narrateur évolue jusqu’à son adolescence traversant de nombreuses crises
telles que l’avortement de sa sœur, la mort de son frère ou la découverte
de son attirance pour les garçons. Parallèlement, le livre évoque les
angoisses du narrateur adulte aux prises avec les non-dits familiaux, sa vie de
couple et sa mère victime d’un cancer.
En fait, durant plus de la moitié du livre Martin Provost ne fait que
poser le décor de son histoire. C’est ainsi que les cent premières pages de
cet ouvrage servent uniquement au narrateur à brosser le portrait des
différents membres de sa famille ou de son entourage. Cette énumération des
particularités familiales contribue à créer une ambiance de longueur et de
langueur qui semble ne jamais devoir se terminer. Ensuite, si on a réussi à
supporter ce récit, on découvre les "crises" (mais en sont-elles
réellement ?) qui ont émaillé l’adolescence du narrateur. L’attrait pour
les garçons, par exemple, compte parmi celles-là même si elle ne soulève pas
le moindre commentaire particulier. Le narrateur en fait la constatation un
matin, presque par hasard, et il n’aura de cesse par la suite de se
développer dans ce milieu parfois homophobe que peut constituer une famille de
militaire. Et pourtant, cette vie et le nécessaire combat pour s’affirmer ne
sont pas particulièrement développés. Encore une fois, il s’agit de longues
descriptions simplistes et sans profondeur, avec un goût d’inachevé parce
que les liens avec les suites du récit ne sont jamais faits ou seulement esquissés.
Bref, une histoire assez peu intéressante parce que rien n’y est vraiment
approfondi. C’est un peu comme si l’auteur s’était contenté de rester à
la surface des sentiments et de l’histoire pour se contenter d' une
juxtaposition incessante de descriptions pointilleuses.
Martin
Provost,
Léger, humain, pardonnable, roman, éditions du Seuil, 2008,
240 pages, 18 €.
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Flammes
et femmes pour Pauline Labrande
Par
Laetitia Shuck
Professeur
de lettres classiques, Pauline Labrande est
passionnée par la lecture et l’écriture. Auteure de nouvelles et surtout de
poésie, elle a déjà écrit plusieurs recueils autobiographiques. Dans Flammes
sans ombres, femmes sans hommes, elle nous invite à partager son univers
plein de lyrisme et de sensualité.
Soixante-deux
poèmes composent le recueil. Entre le premier De l’ombre à la flamme
et le dernier Abandonnée Pauline Labrande aborde tous les
aspects d’un parcours amoureux lesbien : la naissance des sentiments
contre la morale établie, les hésitations, les choix, l’amour, la fusion,
les regrets, l’échec… La femme est au centre de ce tourbillon passionnel,
elle est à la source de cette véritable carte du tendre. Le titre et le
sous-titre Flammes sans ombres, femmes sans hommes, nous indique le
chemin, les femmes sont bien liées aux flammes (Flammes dans mon cœur),
elles sont à la fois attirantes et dangereuses. Les hommes, quant à eux,
restent dans l’ombre, absents.
Pauline Labrande déroule une poésie à la fois suggestive et sensuelle,
crue et sexuelle aussi (Sensualité érotique, Fusion érotique, Douceur
érotique, Libido). L’auteure déjoue les règles, optant aussi
bien pour une forme libre, que pour une structure plus classique (Pied de
sonnet, Autre sonnet). Pour rendre compte de la complexité des
sentiments, Flammes sans ombres, femmes sans hommes cultive
particulièrement l’oxymore ("douloureux plaisir" dans L’Innocence
condamnée, "souffrance délicieuse" dans Chair saignante)
et les oppositions ("plaisir de souffrir" dans Sans savoir). La
référence à Baudelaire est explicite dans un titre de poème (Les Fleurs
du mal), à travers l’image de la femme-fleur développée au fil des
pages et surtout aux synesthésies, mélanges des sensations. Pauline
Labrande aborde des sujets graves (l’attente, la désillusion), mais l’humour traverse
aussi les pages : dans L’Amour ovale, une métaphore filée aborde une
histoire d’amour sous forme de match de rugby. Des répétitions (dans Je
me livre ou Les Sentiments du corps) ; du rythme
(le "son du tam-tam" dans Fusion absolue). Certains vers
détonnent et surprennent : " Au vif des souvenirs les plus gays
de tes danses " (Délires). L’enthousiasme se lit souvent au
travers d’un point d’exclamation qui clôt certaines pièces ("Je t’aime !"
dans Respire).
Dans la même lignée que Cristie Cyane (Demain j’y vais…), Pauline
Labrande offre une poésie imagée résolument moderne, en phase avec son
époque. Flammes sans ombres, femmes sans hommes s’adressent à toutes
celles qui aiment les émotions fortes, sans concession.
Pauline
Labrande,
Flammes sans ombres, femmes sans hommes, poésie,
éditions Jets d'encre, 2007, 72 pages, 14 €.
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Michel
Aurouze et les enchaînés
Par
Thierry Zedda
Presque cinq ans
après avoir publié La Faille, Michel
Aurouze nous présente son nouveau roman Les Enchaînés.
Un retour attendu dans les bacs, pour les inconditionnels de cet auteur au style
particuliers, qui sans concession et avec obstination, construit une œuvre
passionnante.
Deux
amis d’enfance, Loïc et Hugo, dont les mariages respectifs sont des échecs,
voient leurs relations se transformer suite à une série d’évènements
émotionnels vécus par Loïc. Une relation sexuelle furtive et quasi anonyme
avec un jeune homme dans le métro. L‘obsession de cet admirateur, qui ne rate
jamais une des prestations scéniques de sa jeune fille de danseuse. Autant de
troubles qui ramènent instinctivement Loïc vers son ami qui depuis longtemps
déjà assume son homosexualité.
Résumer un roman de Michel Aurouze est toujours un exercice difficile.
Principalement par peur de le trahir. Car l’auteur foisonne d’idées et son
écriture est parmi les plus vivantes qu’il soit. Comme presque tous les
autres romans de l'auteur, Les Enchaînés est un texte dense. Où se
retrouvent tous les thèmes chers à l’écrivain ( Le mariage de divers genres
littéraires, les paysages montagneux de son enfance, la peinture…) mais à la
fois témoin d’une nouvelle maturité créatrice. Comme si les précédents
ouvrages d'Aurouze constituaient une étape dans son travail. Essentielle
mais désormais digérée.
Libéré, bien dans son temps, Michel Aurouze aborde les mots avec une
audace salvatrice qui donne une veine nouvelle à son style et accroît l’intensité
de son discours. En effet, dans Les Enchaînés, les horizons sont
multiples. La femme y est abordée de façon très subtile mais aussi le désir,
l’obsession, les sentiments incestueux. Et même si le combat entre l’ombre
et la lumière - s’assumer ou non - reste au centre des
propos, pour une fois il est traité différemment. La culpabilité n’est plus
de mise. L’amour homosexuel n’est plus une funeste fatalité mais peut être
envisagée enfin sereinement. Il est intéressant d’analyser à ce propos le
jumelage entre Loïc et Hugo. Un peu comme s’il s’agissait de deux facettes
d’une même personnalité.
Cinq ans donc après son dernier ouvrage, Michel Aurouze nous revient de
la plus belle des façons. Avec un roman qui renouvelle son œuvre et lui donne
un coup de fouet. Comme s’il lui avait fallu cette pause dans le temps pour
retrouver un sang nouveau. Cela se ressent ostensiblement à la lecture de ce
roman qui est une réussite incontestable.
Michel
Aurouze, Les
Enchaînés,
éditions Le Manuscrit,
2008, 101 pages, 13.90 €.
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Pars
avec elles (collectif)
par
Christel Marque
Avec le recueil de
nouvelles, Pars avec elles, Dans
L’Engrenage présente une envolée lyrique de récits au rythme trépidant et
chaud d’un flamenco torride. Neuf
auteures se retrouvent ici autour de thèmes riches et variés, tels la
maternité, la trahison, la rencontre… autant de sujets propices à de belles
envolées scripturales qui ne sont pas sans rappeler la beauté des films de
Pedro Almodovar, avec ce zest de fantaisie et d’inattendu que l’Espagne sait
nous offrir avec maestria.
Quelques
grands noms de la littérature hispanophone comme Isabel Franc (alias Lola
van Guardia) et Carlota Echalecu (alias Carlota Tranchant) ont
uni leur talent à de jeunes auteurs comme Francesca Aliern Pons, Arancha
Apellaniz, Olga Guirao, Ines Nuñez Vega, Cristina Peri
Rossi, Jennifer Quiles ou Carmen Rivera. Les nouvelles
réunies dans ce recueil laissent entendre des voix féminines inédites qui,
toutes, s’accordent harmonieusement autour d’un même thème : l’identité
lesbienne.
Entre découverte voluptueuse d’une inconnue belle à mourir et jeux saphiques
bucoliques au sein d’un couple qui pimente son quotidien de rencontres
impromptues, ces nouvelles guident leurs lectrices dans un univers chaleureux et
coloré.
" Je pourrais presque faire l’amour rien qu’avec ses lèvres, dans
ce baiser long et profond, humide et violent, ouvert et fermé, délicat et
féroce, passif et actif, généreux et compatissant, capricieux et malveillant… "
Ces quelques mots d’Ines Nuñez Vega retracent à merveille les élans
passionnés de ce recueil où les improbables rencontres se nouent à de
puissants drames amoureux ; quand le cœur ne sait parler sans l’accord
voluptueux de deux corps, quand les âmes amoureuses ne peuvent survivre que
réunies.
Pars avec elles nous offre ainsi une plongée fantastique dans l’univers
hispanophone où des plumes rebelles laissent libre cours à leurs fantasmes et
à leurs désirs, pour nous livrer sans pudeur ces textes pimentés riches en
saveurs. Initialement paru en 2004, ce livre vient d'être réédité en poche
suite au succès, une occasion à ne pas rater.
Pars avec elles,
recueil de nouvelles collectif, éditions Dans l'engrenage, 2008, 256 pages, 10 €.
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L'agneau
carnivore de Augustin Gomez-Arcos
Source
: In Cold Blog
Si vous avez déjà
entendu parler de L’Agneau carnivore, d’Augustin
Gomez-Arcos, vous n’êtes pas sans savoir que ce roman paru en 1975,
puis en poche chez Points en 1985, est malheureusement épuisé depuis des années.
Le bouche à oreille aidant, la réputation de ce roman n’a cessé de grandir,
pour devenir culte. Tant et si bien que depuis plusieurs années, il est devenu
totalement impossible de le trouver. Les éditions Stock viennent enfin de réparer
cette injustice en re-publiant L’Agneau carnivore,
avec sa couverture d’origine, différente de celle illustrée, diffusée en
poche par Le Point.
Quand
l’enfant ouvre les yeux pour la première fois, après être resté les
seize premiers jours de son existence sans émettre un seul cri, ni esquisser
un seul geste, sa mère, déçue de ne pas avoir enfanté un monstre, s’en désintéresse
illico et le fait transférer dans la chambre de son fils ainé. «C'est à
partir du moment où elle, maman, m'a dit : "Je ne t'ai pas voulu"
que j'ai entrepris de remonter dans mon passé larvaire et commencé d'y voir
clair. La rancune était née du jour où mon fœtus avait trop gonflé, l'empêchant
de se pencher élégamment sur son damné rosier.» Cet enfant, c' est un
narrateur qui s'exprime au je et dont on ne connaîtra le prénom que dans la
dernière phrase du roman. Dans cette famille bourgeoise, entre une mère névrosée
et un père absent, l’enfant grandit dans l’amour de ce frère qui le protège
et lui fait découvrir le monde. Un amour qui n’aura d’égal que la haine
viscérale qu’il vouera à sa génitrice.
Le temps passe. Le narrateur est devenu un jeune homme. Le père s’est laissé
dépérir. La mère est morte, non sans avoir livré quelques secrets de
famille dans une déchirante confession. Puis, le frère tant aimé part pour
l’Amérique. Peu de temps après, le narrateur lui-même va être contraint
à l’exil suite à la banqueroute familiale. Il ne rentrera au pays que le
jour où son frère lui télégramme son retour. Dès lors, il va passer son
temps à attendre son frère tout en préparant la demeure familiale pour
l’accueillir. Très vite, le frère deviendra l'incarnation de l'amour.
Au-delà du portrait sans concession de cette famille bourgeoise traumatisée,
retranchée dans l’univers clos et étouffant de sa maison, Augustin
Gomez-Arcos épingle l’Espagne franquiste et bigote. Seule la bonne,
l’insoumise Clara, la résistante "rouge", trouve grâce à ses
yeux. C’est grâce à elle que le narrateur va se frotter au monde extérieur
et découvrir les origines du traumatisme familial.
Victime lui-même de la censure du régime de Franco, Gomez-Arcos a dû
fuir l’Espagne pour se réfugier d’abord en Angleterre, puis en France où
sera publié L’Agneau carnivore, son premier roman, qui plus est écrit en
français, qui lui vaudra le prix Hermès 1975. Augustin Gomez-Arcos
est décédé à Paris en 1998 des suites d’un cancer. L'Agneau carnivore,
c’est fort, violent, superbement écrit et bien entendu, politiquement
incorrect, donc indispensable. Un de ces romans choc qui marque une vie de
lecteur.
Augustin
Gomez-Arcos, L'Agneau
carnivore,
édition Stock ou en poche coll. Le Point, 310 pages.
Katherine
V. Forrest ou le vin étrange
par
Christel Marque
Katherine
V. Forrest a déjà signé
une quinzaine de romans traduits dans le monde entier. Trois fois récompensée
par le Lambda Literary Award (1989, 1991, 2005) et par le Pioneer Award de la
Fondation littéraire Lambda en 1998, elle est l’auteure reconnue de romans
policiers dont la série des Kate Delafield. Éditrice chez Naiad Press pendant
10 ans, elle est aujourd’hui présidente du conseil d’administration de la
Fondation Lambda Literary et dirige plusieurs séminaires et ateliers d’écriture.
Son œuvre et son talent ont contribué à ouvrir la littérature lesbienne sur
le monde.
Publié
pour la première fois en anglais en 1983 par Alyson Publications, Le
Vin étrange a été traduit dans plusieurs langues et est devenu un livre
culte pour la communauté lesbienne. Diana Holland et Lane Christianson se
rencontrent à l’occasion d’un long week-end de détente au bord du lac
Tahoe dans un magnifique chalet parmi d’autres femmes venues profiter des
pentes enneigées de la Sierra Nevada. L’une et l’autre, blessées par des
hommes qui n’ont pas su les aimer, vont progressivement se découvrir de
nombreux points communs. Une attirance et une complicité mutuelles se tissent
entre elles. A l’abri des autres, elles vont peu à peu se dévoiler,
poussées par cette irrésistible attirance qui les lit.
Brillante avocate, indépendante et rebelle, Lane cache sa fragilité derrière
une beauté froide. Diana, meurtrie par une douloureuse séparation, tente d’effacer
sa peine derrière une jovialité forcée. Toutes les deux ont des blessures à
refermer et souffrent d’un profond manque affectif. Guidées par la poésie d’Emily
Dickinson qu’elles affectionnent toutes les deux, elles se dévoilent l’une
à l’autre avec pudeur et retenue ne comprenant pas ce désir qui les pousse
à se découvrir plus encore. Troublées par leurs sentiments, elles avancent
timidement l’une vers l’autre sur le chemin d’un désir croissant. Ce
bouleversement sensuel qui les unit exigera de leur part de grands sacrifices.
Parviendront-elles à dépasser leurs propres tabous pour laisser libre cours à
leur désir ? Diana se risquera-t-elle à abandonner son quotidien sans
âme pour se livrer pleinement à cette femme sensuelle et mystérieuse qu’elle
désire plus que tout ?
Katherine V. Forrest nous offre un roman débordant d’une sensualité
émouvante et d’un érotisme tout en finesse. Un roman initiatique où les
magnifiques paysages de neige et de glace sont le théâtre d’échanges
passionnés et torrides entre deux femmes abandonnées par l’amour qui se
risquent sur une voie, la plus somptueuse : celle de la découverte d’amours
féminines douces et sensuelles. Compte tenu du succès, ce livre est maintenant
disponible en poche à tout petit prix.
Katherine V.
Forrest, Le Vin étrange,
édition Dans l'engrenage, 256 pages, 10 €.
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Ca
arrive aussi aux garçons de Michel Dorais
par
Pascal Eloy
Professeur
titulaire et chercheur à l’École de service social de l’Université Laval,
Michel Dorais
est un expert en sociologie de la sexualité. Il a publié plusieurs essais sur
la marginalité, la sexualité et la condition masculine. Son
étude Ca arrive aussi aux
garçons constitue le
premier livre en français à présenter une enquête richement documentée sur
les abus sexuels dont des garçons entre 4 et 16 ont été les victimes, ainsi
que les stratégies qu'ils ont ensuite adoptés pour survivre, au mieux, à ce
traumatisme.
Ca
arrive aussi aux garçons est une œuvre que l’on peut aisément qualifier
de somme scientifique. Il apparaît en effet que malgré le silence entourant
souvent cette réalité, un homme sur six a été abusé sexuellement durant son
enfance ou son adolescence. On apprend de plus que la communauté scientifique
considère généralement le sujet comme mineure, voire inexistant par rapport
à l'abus sexuel sur les petites filles… Il était donc temps de se pencher
enfin sérieusement sur cette question, concrètement et exemples à
l'appui.
Avant tout, rappelons une définition importante. On parle d'abus sexuel pour
tout acte indécent commis envers ou avec une personne, généralement mineure,
qui ne peut s'y soustraire. Cela implique donc une préméditation et une
intention de la part de l'abuseur, même si celui-ci n'use pas de violence
physique pour parvenir à ses fins. Dans ce contexte, les tribunaux exigent des
enfants présumés abusés, une telle prépondérance de preuves que
généralement l'enfant - qui ose déjà braver sa peur, les menaces et les
interdits - se trouve face à un déni de justice et est qualifié de
"petit menteur". La situation est donc complexe.
Michel Dorais aborde ici avec intelligence plusieurs aspects physiques et
psychologiques du problème, tels que les différents types d’agresseurs, les
différents types d’abus, la violence, l’orientation sexuelle que l'abusé
assumera, les mensonges, la névrose, la tendresse, l’engagement émotif de
l'enfant souvent manipulé par l'abuseur… Au début de chaque chapitre, l’auteur
présente un ou plusieurs récits recueillis au cours de son enquête, puis il y
rattache les explications théoriques et psychologiques qui leur correspondent.
Évitant les pièges d'une écriture scientifique trop ardu ardue, Dorais
dresse un panorama sans parti pris, mais avec la rigueur nécessaire à qui veut
s’interroger de manière exhaustive et objective, avant de se forger une
conviction précise et étayée.
Ca arrive aussi aux garçons constitue une lecture très dure sur
le plan des émotions mais importante afin de vulgariser des recherches qui pourront
à présent servir de référence et aider ceux qui sont confrontés à ces
situations. D'ailleurs, dès la préface du livre Michel Dorais illustre
la force libératrice de son travail par le témoignage d'un homme de 70 ans qui
n'avait jamais pu raconter son histoire ni trouver un apaisement face à ce qui
lui était arrivé dans son enfance. Jusqu'à la lecture de ce livre !
Michel
Dorais,
Ca
arrive aussi aux garçons,
éditions Typo, Montréal, 2008, 320 pages, 14,95
$.
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