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Juin 2008 - Numéro 65 - 6e année ©

 

Au sommaire :

Opinion

Tomber si bas

Roman

Nicolas Jones-Gorlin et Mérovée

Roman

Un jour, j'ai su, par Stéphanie Marques

Roman

Gary Indiana à louer

Roman

Kadyan ou Willowra

Roman

Jean-Paul Roger : un sourd fracas qui fuit à petits pas

Roman

Le coup du kookaburra pour Claire McNab

Roman

Maurice de E.M. Forster

 

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Tomber si bas
par Pierre Salducci

Ce mois-ci, j'ai décidé de vous raconter une histoire. L'histoire d'un grand romancier publié chez les plus grands éditeurs et qui aujourd'hui touche le fond, faute de soutien et de reconnaissance. L'histoire d'un auteur parmi tant d'autres qui témoigne d'une situation aberrante.

Notre auteur n'est pas n'importe qui. C'est un grand écrivain, à qui l'on doit plusieurs des meilleurs romans gays français qui ait été écrits au cours des 20 dernières années. C'est aussi un penseur, un gars intelligent qui sait observer et qui tire les conclusions qui s'imposent de ce qu'il voit. Il aurait pu, il aurait dû, être le Yves Navarre des années 2000, le Jean-Louis Bory du 21e siècle... Les portes des plateaux télé auraient dû s'ouvrir devant lui, Têtu lui aurait consacré une double page centrale et ses admirateurs auraient fait la file devant sa table aux salons du livre qui n'auraient pas manqué de l'inviter un peu partout en France et en Europe. Ca, c'est ce qui se serait passé dans un monde normal. Ou dans un autre pays. En tout cas, pas en France. Mais revenons à notre auteur. Je ne dirais pas son nom. A quoi bon ? Ils sont tellement nombreux que je le prends pour exemple pour vous parler de tant d'autres à la fois. Notre auteur publie son premier livre au début des années 70... Plus de trente ans déjà... Et depuis il n'a jamais cessé de publier. À ce jour, pas moins d'une quinzaine de titres parus... Vous imaginez ce que ça signifie plus de 15 livres ? Ca veut dire plus de 15 fois des mois de rédaction, plus de 15 fois des heures de correction avec l'éditeur, plus de 15 fois l'envoi des services de presse et l'attente des critiques dans les journaux... Et tout ça pour rien. Parce qu'au bout de cette quinzaine de fois, qui le connaît ? Qui l'a lu ? Comme il le dit lui-même, presque personne. Même pas assez de lecteurs pour remplir un sauna de province un dimanche en fin d'après-midi. Et déjà une question s'impose. Comment peut-on exister depuis plus de 30 ans dans la sphère publique, recevoir plus de 15 fois le soutien d'éditeurs pourtant réputés exigeants, sortir chaque fois des piles de livres dans toutes les librairies de France et de Navarre, et passer à ce point inaperçu ? N'y a-t-il pas quelque chose qui ne marche pas ? Qui est-ce qui ne fait pas son travail ? Sont-ce les éditeurs qui publient n'importe quoi ? Les attachés de presse qui ne savent pas travailler ? Les médias qui n'ont pas le flair suffisant pour mettre de l'avant les nouveaux talents ? Ou le public qui refuse d'écouter ? Notre auteur a publié chez les plus grands comme Robert Laffont ou Gallimard.... Cette fois, les éditeurs ne seront donc pas mis en cause. Mais au final, rien, toujours rien. Pas la moindre petite proposition de prix, pas le moindre article sérieux dans les journaux, pas d'évolution, pas la moindre invitation télé... Pourtant, avec tous les débats qui se font sur le pacs, l'homophobie, l'homoparentalité, etc, ce ne sont pas les occasions qui manquent. Notre auteur le sait. Il s'en plaint. Il se renfrogne. Et c'est là que tout dérape. De frustration en déception, il perd l'espoir, il perd la confiance et se dit à quoi bon ? A quoi bon continuer dans la qualité et le sérieux puisque tout le monde s'en fout ? Notre auteur prend alors un pseudonyme et se met en tête d'écrire des histoires de cul. Sans aucun intérêt, sans aucune tenue, rien que des fantasmes érotiques qui illustrent ses propres frustrations sexuelles. Car notre auteur vieillit. Désormais, il laisse ses rêves lui apporter en quantité  ce que ni son corps ni la réalité ne peuvent plus lui offrir, et cela prend de plus en plus de place. Jusqu'à prendre toute la place. Conseillé par un mauvais éditeur qui voit en lui l'occasion de gagner le plus d'argent possible en prenant le moins de risques possibles, notre auteur tombe le masque. Il n'utilise même plus de pseudonyme et décide de se consacrer désormais totalement à l'érotisme. Au moins, pense-t-il, il se sera amusé, faute d'avoir connu le succès. Et le voici maintenant lancé dans une saga pornographique qui est devenue le centre de sa vie. Emporté par l'élan, notre auteur se crée même un site Internet. Wow ! Lui qui était resté plus de trente ans sans en avoir, voici de quoi attiser la curiosité... Une visite s'impose donc. La première impression est plutôt positive. Un site actualisé, un texte par jour, notre auteur travaille fort... Mais en regardant de plus près, de quoi s'agit-il ? Notre auteur y expose sans pudeur ses  histoires de fesses, se félicite des rares baises qu'il arrivent encore à obtenir et collectionne les images de mecs à poil qu'il affiche chaque jour en illustration de son humeur. Son seul souci est d'observer les séances de pause de l'acteur porno à demi-nu qui va apparaître sur les couvertures de ses livres, et sa seule préoccupation dans la vie est devenue la grosseur des biceps de Raphaël Nadal dont il ne parle que comme un objet de convoitise. L'observateur méticuleux et intelligent est devenu un obsédé vicieux qu'un Internaute va même jusqu'à accuser de pédophilie, parce qu'il avoue craquer sur un gars de 14 ans bien musclé.  Les liens qu'il a placés vont tous vers des sites de cul et du téléchargement d'images pornographiques. Et c'est tout. Pas un mot sur l'écriture, sur la littérature, sur autre chose que le sexe. Un destin détourné. Celui qui fut autrefois dans ses livres un ardent illustrateur des dégâts de l'homophobie dans nos vies n'existe plus. Enfermé dans une obsession. Coupé de tout le reste. Et c'est là que cette histoire s'arrête. Personne ne voit rien, ne dit rien, mais c'est Mozart qu'on assassine. Qui se pastiche lui-même et se ridiculise dans une démarche d'autodestruction rageuse. Aux Etats-Unis, notre auteur serait déjà devenu un nouvel Edmund White ou un Felice Picano, il aurait aujourd'hui un poste en création littéraire dans une université sur la côte est ou ouest. En France, il est condamné à l'espoir qu'en devenant scabreux il se fera enfin remarquer. Aucune université ni aucun magazine ne lui accordera jamais le moindre intérêt. Et ce n'est pas avec ce qu'il écrit désormais que la tendance va s'inverser. Mais à qui la faute ?

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Nicolas Jones-Gorlin et Mérovée
par Pascal Eloy

Nicolas Jones-Gorlin est un jeune auteur encore peu connu qui a déjà publié deux romans Poupées et Rose Bonbon aux éditions Gallimard. Avec Mérovée, son troisième titre, il signe un superbe livre, fort et passionné, qui frappe tellement juste qu’on a peu de risques d’oublier.

Mérovée raconte l’histoire de Jean, policier fraîchement débarqué à Paris pour y vivre son homosexualité, et affecté au commissariat de Montfermeil, dans une banlieue difficile. Là il fait la connaissance de Raymond, un policier d’expérience à l’apparence bienveillante et protectrice. Rapidement, ce "gentil policier" s’avère être le dirigeant d’un groupe de gardiens de la paix qui, au nom de la supériorité de la race francque, s’arrogent le droit de condamner et d’exécuter les criminels laissés en liberté. C’est d’ailleurs au cours d’une de ces soirées d’exécution, que ces justiciers cagoulés constatent qu’ils sont épiés par un jeune arabe. Jean se lance à sa poursuite, mais, à peine l’a-t-il rejoint qu’il le laisse s’échapper lorsqu’il se rend compte qu’il préférerait lui faire l’amour que de le tuer. Il n’aura, alors, de cesse de le retrouver et de se cacher pour pouvoir l’aimer.
Dans ce roman, Nicolas Jones-Gorlin prouve qu’il a un style personnel, rythmé, net et précis. Inventif, l’auteur a même placé en exergue certaines phrases de ses dialogues dans des encadrés. Rythmé, mais implacable, Mérovée se lit d’une traite parce que les mots ne servent pas au décor. Il y en a peu, mais tous sont à leur juste place ! Entre ratonnade, haine et assassinats, l’auteur s’interroge sur la nécessité d’avoir une image du père (positive ou non), sur le travail de la police de proximité dans les banlieues, le rôle et les moyens de la justice. Bien qu’inavouée par le héros principal, l’homosexualité demeure évidemment très présente tout au long de l’œuvre parce que, flic ou racaille, il est impossible d’aller à l’encontre de sa vraie nature.
Dans ce concert d'éloges, on regrettera juste un dénouement un peu rapide qui aurait gagné à être légèrement plus étoffé. Mais, peut-être est-ce dû à la violence dans laquelle l’œuvre se termine ou pour insister sur le fait qu’il est toujours inéluctable d' assumer les conséquences de ses actes. Enfin, si l’ouvrage raconte un invraisemblable amour gay, dans un commissariat de banlieue, l’auteur réussit néanmoins avec brio à nous remettre en mémoire les aventures tout aussi rocambolesques d’un auteur célèbre. En effet, si Shakespeare avait connu Jean, le héros de ce livre, il aurait lui-même écrit Mérovée, tant l’histoire de Jean est juste et parce que, pour lui, l'amour s'est invité au bal de la mort et que l’amour dispose de plus d’un tour pour réunir des amants improbables.

Nicolas Jones-Gorlin, Mérovée, roman, éditions Léo Scheer, 2008, 204 pages, 17 €.

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Un jour, j'ai su, par Stéphanie Marques
Par Christel Marque

La trentaine active, Stéphanie Marques est chargée de ressources humaines dans un grand magasin de bricolage. Elle est passionnée de littérature et de voyages, plus particulièrement en Afrique, ce magnifique continent tout en contrastes et en couleurs qu’elle nous fait découvrir dans son premier roman Un jour, j’ai su…

Un jour, j'ai su s’inspire d’une réalité parfois difficile : quand l’expatriation d’une terre natale n’est pas choisie, quand la découverte de l’amour aux premières années de l’adolescence est synonyme de tabous et de transgressions. Un récit douloureux que Stéphanie Marques nous fait partager. Un récit qui dévoile " l’intimité d’une vie, la violence d’une passion. "
Après avoir passé les plus belles années de sa jeune vie dans l’insouciance et la beauté des plages atlantiques d’une île sénégalaise, Sacha est brutalement arrachée à cette terre chaleureuse qui la vit naître. À quatorze ans, sa vie bascule. Il lui faut désormais affronter la grisaille urbaine de la région parisienne. Sans repères aucuns, loin des senteurs enchanteresses de l’Afrique, éloignée de ses amis d’enfance, Sacha découvre un pays et des coutumes qui lui sont totalement étrangers. Perdue au milieu de tant de changements, assaillie de doutes et rongée par la nostalgie de son île sénégalaise, elle va s’engager sur le chemin d’un amour impossible. Attirée par une femme belle et lointaine, Sacha découvre l’amour au féminin avec ses mystères et ses secrets, ses non-dits et ses tabous. Un amour impossible qu’elle expérimentera dans la souffrance, initiée par cette femme aussi séduisante qu’indécise. Un amour qui la propulsera dans l’âge adulte bien trop tôt.
Sacha réussira-t-elle à se guérir de cette première blessure sentimentale ? Ce désir qu’elle ressent si puissant sera-t-il partagé sans conséquences ? Parviendra-t-elle avec l’âge à oublier ce premier amour si douloureux ? Un jour, j'ai su nous dévoile la beauté de l’Afrique et l’insouciance d’une adolescente qui grandit dans l’adversité et les doutes. C'est un roman qui nous renvoie à nos premiers émois, nos premières attirances féminines, hasardeuses et complexes. Quand l’amour se conjugue au féminin et au présent de l’adolescence, cet âge définitif où tout est pour toujours et à jamais.

Stéphanie Marques, Un jour, j'ai su, roman, éditions Thélès, 2008, 17 €.

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Gary Indiana à louer
Par Thierry Zedda

Né en 1950, Gary Indiana (Hoisington de son vrai nom) cumule de multiples casquettes : chroniqueur, journaliste, romancier, photographe. Il est américain, mais on n’en saura pas plus : il reste très discret sur sa propre biographie. Après les récents succès critiques de Trois mois de fièvre et Perverse indifférence, les éditions Phebus nous permettent de découvrir enfin son premier roman À louer, paru en 1994 aux États-Unis et traduit pour la première fois en français. Il a publié en tout une petite dizaine de titres depuis 1987 et est parfois comparé à Truman Capote.

Etudiant en architecture le jour et serveur le soir à l’ Emerson,  un club où se retrouve une partie de la faune déjantée New-Yorkaise, Danny  est un garçon à louer. Mais surtout un fin observateur, non dénué de cruauté, qui dresse un portrait au vitriol du monde sordide qui l’entoure et dont il fait forcément partie. A travers une série de lettres destinées à un mystérieux « J » (dont on se saura jamais rien), il nous fait découvrir l’univers sombre et désespéré qui compose son quotidien. Une descente en enfer qui le mènera jusqu’à à se retrouver au centre d‘un trafic d‘organes.
A louer se lit comme un journal. C'est le récit sans fioriture, cru et violent, de l’existence prostituée du jeune homme. Une galerie impressionnante de personnages hors norme, en particuliers ses clients. Sans oublier toutes ces situations, pour la plupart morbides, qui en découlent. Des âmes à la dérive, semblables à des fantômes qui errent dans les brumes d’un New York by night sous whisky cocaïne.
Gary Indiana ne nous épargne rien et semble même trouver une délectation sadique à nous plonger avec son personnage dans les situations les plus extrêmes voire rebutantes. Tout y est noir. Très noir. Et laisse donc peu de chance au lecteur de s’identifier à cet univers. Les émotions sont inexistantes, si ce n'est peut-être… entre deux os du cadavre de Chip découpé, qui déchirent le sac plastique, quand Danny demande à garder la bite de son ami en souvenir, comme une lueur venue des ténèbres et qui rappelle un sentiment d’amour.
Écrit comme sous acide, le récit s’embrume au point qu'on finit par ne plus savoir si ce qui y est rapporté est véridique ou pure affabulation car Indiana brouille constamment les pistes. Mais c’est un parti pris. Jamais un défaut. Plus délicat cependant, le mariage du style (écriture sous acide) et de l’univers abordé (totalement désespéré), fait penser à l'univers d’autres auteurs tels que Selby Jr ou même Kerouac pour ne citer qu‘eux. Comparaisons certes flatteuses mais qui du coup privent Gary Indiana d’originalité et estompent un instant ses qualités littéraires. Pourtant, malgré une impression de déjà lu, A louer reste un témoignage audacieux d’une certaine détresse humaine.

Gary Indiana, A louer, éditions Phebus, 2008, 160 pages, 13.50 €.

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Kadyan ou Willowra
par Laetitia Schuck

Romancière française, Kadyan aborde tous les genres, du roman historique (A l’abordage !) à la science-fiction (Le Cycle des atmaks). Passionnée par les voyages, son univers est toujours peuplé d’amours et d’aventures entre femmes. Son nouveau roman, Willowra, représente une grande saga familiale en plein territoire australien qui se déroule entre 1913 et aujourd’hui.

Victoria, grand-mère tendre qui a aussi son franc-parler, vit à Willowra, dans le grand domaine familial de l’arrière-pays australien. Elle décide de réunir l’ensemble des membres de sa famille afin de lever le voile sur des secrets, enfouis depuis trop longtemps. Elle se sent vieillir de plus en plus et ne veut pas partir sans avoir parlé de son histoire. Parallèlement, Gabrielle, petite fille de Victoria, a quitté les siens et son pays afin de vivre à Sydney, avec Tess, sa compagne qui attend un enfant. Alors que les deux jeunes femmes commencent à rencontrer des problèmes au sein de leur couple, Gabrielle va accepter de se rendre à ce rassemblement au nom de l’amour qu’elle porte à sa grand-mère. Elle va alors découvrir une histoire originale et surprenante et, par là-même, faire le point sur elle et sa propre vie.
Dans Willowra, Kadyan déroule toute une saga à travers une construction audacieuse en flash backs. Quatre grands chapitres structurant portent le nom des grandes figures féminines du roman : Gabrielle (2006), Jason (1913), Maggie (1922) et Victoria (1937). Willowra décline ainsi, souvent avec beaucoup d’émotion, les amours d’une famille sur quatre générations. Des couples lesbiens émergent avec force de ce tableau : Jason, le père de Victoria qui est en fait une femme, et sa compagne Maggie ; Victoria elle-même et son amie décédée, Ginger ; Gabrielle, la petite-fille de Victoria et Tess. On traverse diverses époques (la guerre…), différents lieux (Londres, l’Australie bien sûr). Le lecteur est pris par l’histoire et on ne s’ennuie pas une seconde. Aspect sociologique intéressant, Kadyan montre bien la différence d’évolution des mentalités, notamment par rapport au coming-out et à l’homoparentalité, selon que l’on se trouve à Sydney ou à l’intérieur des terres. Par ailleurs, on voit bien comment l’homosexualité s’est affirmée dans la société de 1913 à 2006, : ainsi, entre Jason et Gabrielle, deux visions du monde s’opposent, chacune liée à sa génération. Certes, le combat continue, mais on peut constater qu'il y a eu de nettes avancées. Précipitez-vous sur ce roman d’aventures féminin, plein de surprises et de révélations. Si en plus vous aimez l’Australie, vous allez fondre pour Willowra

Kadyan, Willowra, roman, éditions Labrys, 2008, 340 pages, 18 €.

En lire plus sur Kadyan : Entrevue, A l'abordage !

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Jean-Paul Roger : un sourd fracas qui fuit à petits pas
Par Paul-François Sylvestre

Un enfant violé par son père de 7 à 17 ans. Une mère qui mène son fils à l’abattoir pour se protéger contre la violence de son mari. Une colère qui gronde, qui s’épuisera peut-être grâce à une amitié sans calcul. Voilà quelques-uns des puissants éléments au cœur du roman Un sourd fracas qui fuit à petits pas, de Jean-Paul Roger. Roman que XYZ éditeur qualifie à la fois de hard et soft.

En 2000, dans son premier roman intitulé L’Inévitable, Jean-Paul Roger a raconté comment son personnage Paul (qui est un peu lui-même) a été violé par son père pendant une dizaine d’années. L’auteur avait alors décrit la double victimisation de Paul: un père violeur, une mère complice. Le second roman poursuit ce récit en illustrant comment "l’incestué" est pour ainsi dire contaminé par un virus aussi destructeur que le sida. Comme le bonheur n’est jamais au rendez-vous, Paul mène une vie tout entière aiguillée sur le sexe et l’échange incessant de partenaires. Il fréquente les saunas gais, milieu que l’auteur décrit crûment.
Violé par son père, Paul se révolte contre sa mère qui n’a eu d’amour que pour son frère décédé : "Tu m’aimais mieux vivant et entre les pattes de ton [mari] Gérard. Là, je te soulageais de sa saleté et de ta lâcheté." Presque chaque dialogue entre la mère et le fils est tenu sur un ton antagoniste: "je suis homo par manque d’affection maternelle. Ça, c’est un cliché. Je suis fif parce que mon frère Denis a pris tous les chromosomes Y et je me suis ramassé avec les deux X. Encore mieux, je suis une crisse de tapette parce que je voulais prendre ta place à côté de ton Gérard. Il se plaint que tu es une vraie planche au lit."
Cofondateur du Centre de ressources et d’intervention pour hommes abusés dans leur enfance, Jean-Paul Roger a beaucoup réfléchi sur l’inceste, ce qui permet à son personnage d’explorer plusieurs pistes. Il note d’abord que l’inceste, nom masculin qui unit le père et le fils et derrière lequel se cache la mère, est un mot de 7 lettres, une pour chaque jour de la semaine. Chiffre qui marque le début, à 7 ans, dans son cas. Le verdict est lourd: "Mon père m’a in… ces… tué. Tué à répétition."
Devant ce mort en lambeaux, avec ses cauchemars en bandoulière, Lucilie-Lucille est la seule personne qui offre à Paul une amitié "franche, honnête, sans calcul ni mauvais desseins". Elle est toujours là pour l’accueillir et transmettre à son ami la chaleur humaine qui lui a mortellement fait défaut. Il importe de noter que cette amie franche et sans calcul aura le dernier mot du roman. Elle fait comprendre à Paul qu’il doit tout écrire et, pour cela, retourner sur les lieux où il a été agressé, revivre tous ces moments, faire une œuvre du fatras de ses souvenirs. Travail merveilleusement accompli dans Un sourd fracas qui fuit à petits pas.
Lorsque le père de Paul est sur son lit de mort, on lui dit que le temps est venu de lui pardonner, geste que le ferait avancer. Logique difficile à avaler de prime abord, mais les victimes de l’inceste disent à Paul que pardonner, c’est trouver la paix en soi, que la colère demeure nuisible au mieux, une force destructive au pire. L’écriture est salvatrice.

Jean-Paul Roger, Un sourd fracas qui fuit à petits pas, édition XYZ, coll. Romanichels, Montréal, 2008, 224 pages, 25 $.



Le coup du Kookaburra pour Claire McNab
par Christel Marque

Australienne d'origine, Claire McNab vit depuis une dizaine d'années dans les environs de Los Angeles et enseigne les techniques d'écriture à UCLA. Auteur prolifique, elle a déjà publié une cinquantaine de livres dont les thèmes vont de la fiction policière aux livres pour enfants. Mai surtout, depuis plusieurs années, elle met en scène différents personnages féminins récurrents à la forte personnalité, qu’elle fait évoluer dans des univers aussi paradisiaques qu’enchanteurs. Trois séries à suspense sont nées de sa plume offrant à ses lectrices des portraits de femmes enquêtrices attachants et mystérieux... Son nouveau titre Le Coup du Kookaburra en fait justement partie.

Avec la série des Carol Ashton, inspectrice de la police de Sydney, qui vit le jour en 1988 avec Leçons de meurtre, Claire McNab propose une série policière passionnante où les sentiments amoureux parfois se mêlent étroitement à l’enquête criminelle. La série des Denise Cleever, agent secret de l’Australian Intelligence Organization, que nous avons découvert dans L’Île du double jeu, invite les lectrices dans l’univers feutré de l’intelligentsia du secret service, détaillant le portrait d’une femme déchirée entre son devoir d’agent secret et son passé souvent lourd à assumer. Enfin, la série des Kylie Kendall, détective privée, vit le jour en 2004 avec La Tactique du Wombat. Lassée d’une vie trop tranquille aux confins de l’Australie dans un village qui n’a de richesse que les opales des mines environnantes, Kylie accepte l’héritage de son père américain, l’agence Kendall & Creeling qu’elle doit diriger avec la froide mais non belle Ariana Creeling. Elle quitte donc son Australie natale pour les paillettes de Los Angeles. Cette première enquête s’avérera un fiasco, Kylie n’ayant aucune expérience des techniques d’investigation.
Le Coup du Kookaburra propose une nouvelle enquête de Kylie Kendall confrontée à la fois à sa volonté de mener à bien cette mission et à son désir de séduire l’énigmatique Ariana Creeling qui l’attire de plus en plus. Bien qu’il lui faille encore faire ses preuves, cette nouvelle enquête s’avère très étroitement liée à son village australien et aux mines d’opales alentours. Créateurs d’une émission pour enfants à succès mettant en scène des animaux typiquement australien, les frères Hartnidge viennent solliciter l’agence Kendall & Creeling. Des opales sont importées frauduleusement à l’intérieur des peluches de leurs animaux qu’ils espéraient implanter sur le sol américain, forts de leur renommée en Australie. Kylie Kendall, pour qui les opales n’ont aucun secret, va devoir faire face pour sa première enquête, à un imbroglio mediatico financier. Les frères Hartnidge ayant qui plus est signé un contrat d’exploitation avec un studio de cinéma fortement influencé par une église new age, Kylie Kendall se retrouve au cœur d’un réseau ambigu où business et religion ne font qu’un. 
Ce nouvel opus de la série des Kylie Kendall offre aux lectrices éprises de suspense et d’exotisme un récit trépidant au cœur de Los Angeles, ville de lumières et de strass où tous les excès sont permis. Sans oublier le charme de l’Australie si chère à Claire McNab qui reste présent par delà le Pacifique avec les personnages attachants des frères Hartnidge et l’horripilante mais non moins surprenante tante de Kylie déterminée à la ramener en Australie.

Claire McNab, Le Coup du kookaburra, éditions KTM, 213 pages, 17 €.

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Maurice de E. M. Forster
Source : http://culture-et-debats.over-blog.com

Aujourd’hui considéré comme le classique des classiques, le roman Maurice, écrit en 1913, ne parut qu’après la mort de son auteur Edward Morgan Forster, selon ses propres vœux, car il ne se sentait pas capable d’assumer cette publication de son vivant. Adapté à l’écran par James Ivory en 1987 qui offrait un des ses tout premiers rôles à Hugues Grant, Maurice demeure pourtant un des rares exemples d’homosexualité assumée de la littérature du siècle précédent, avec une conclusion qu’on peut dire heureuse, ce qui était totalement inconcevable pour l’époque !

Maurice Hall est attiré par les garçons. Engagé à donner libre cours à ses désirs physiques par son ami d'université, Clive Durham, il se découvre une force et une liberté dont Clive, l'initiateur, n'est plus, lui-même, capable. Clive se marie. Maurice tente de résister aux contraintes sociales, dont il soupçonne qu'elles sont plus intérieures qu'extérieures. Malgré ses peurs et les conseils plus ou moins avisés de son entourage, Maurice choisira finalement de vivre avec Alec, le beau garde-chasse .
Dans ce roman, il n'y a aucun prosélytisme lyrique, aucun flou onirique du désir, aucun mensonge de libération. Dans la plus simple des linéarités romanesques, "Maurice" fait le récit d'une vie qui n'est pas plus maudite qu'une autre, qui n'est pas plus illuminée qu'une autre, qui n'est pas plus corrompue qu'une autre, mais qui recherche la transparence.
Maurice a pour George, le jeune jardinier, une passion violente qui le poursuit dans ses rêves, mais c'est avec Clive qu'il va sortir du monde féminin de sa famille (son père est mort et il a deux sœurs) et du monde asexué du lycée. Comme pour beaucoup d'Anglais, l'université est une découverte sensuelle : le souvenir de l'idéal grec conforte l'intimité de chambrée. On lit le Banquet et on s'amuse des précautions épouvantées des professeurs.
Quand Clive avoue son amour en premier, Maurice se montre au début scandalisé et horrifié. Mais les choses vont changer. Car Maurice a besoin de temps pour apprendre à ressentir et quand il avoue à son tour son amour à Durham, il sera provisoirement repoussé. Leur amour désormais attaqué par ces aveux mal accordés commence mal, mais résistera.
Décomposé par la normalisation forcenée de Clive, Maurice tentera de trouver la paix en consultant médecin et psychologue, mais sans succès. L'apparition splendide du garde-chasse Alec Scudder lui montrera finalement la voie à suivre. Alec devait partir pour l'Argentine, par le Normania, mais après plusieurs appels, Maurice le rejoindra avant le départ, annulé définitivement. Clive vivra dans le mensonge qu'il a choisi, tout en briguant un siège au Parlement... Une histoire passionnante et édifiante. Incontournable.

E. M. Forster, Maurice, éditions 10/18, Paris.

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