Juin
2008 - Numéro 65 - 6e année ©
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Tomber
si bas
par
Pierre Salducci
Ce
mois-ci, j'ai décidé de vous raconter une histoire. L'histoire d'un grand
romancier publié chez les plus grands éditeurs et qui aujourd'hui touche le
fond, faute de soutien et de reconnaissance. L'histoire d'un auteur parmi tant
d'autres qui témoigne d'une situation aberrante.
Notre
auteur n'est pas n'importe qui. C'est un grand écrivain, à qui l'on doit
plusieurs des meilleurs romans gays français qui ait été écrits au cours des
20 dernières années. C'est aussi un penseur, un gars intelligent qui sait
observer et qui tire les conclusions qui s'imposent de ce qu'il voit. Il aurait
pu, il aurait dû, être le Yves Navarre des années 2000, le Jean-Louis
Bory du 21e siècle... Les portes des plateaux télé auraient dû s'ouvrir
devant lui, Têtu lui aurait consacré une double page centrale et ses
admirateurs auraient fait la file devant sa table aux salons du livre qui
n'auraient pas manqué de l'inviter un peu partout en France et en Europe. Ca,
c'est ce qui se serait passé dans un monde normal. Ou dans un autre pays. En
tout cas, pas en France. Mais revenons à notre auteur. Je ne dirais pas son
nom. A quoi bon ? Ils sont tellement nombreux que je le prends pour exemple pour
vous parler de tant d'autres à la fois. Notre
auteur publie son premier livre au début des années 70... Plus de trente ans déjà... Et
depuis il n'a jamais cessé de publier. À ce jour, pas moins d'une quinzaine de
titres
parus... Vous imaginez ce que ça signifie plus de 15 livres ? Ca veut dire plus
de 15 fois des
mois de rédaction, plus de 15 fois des heures de correction avec l'éditeur,
plus de 15 fois
l'envoi des services de presse et l'attente des critiques dans les journaux...
Et tout ça pour rien. Parce qu'au bout de cette quinzaine de fois, qui le connaît ? Qui l'a
lu ? Comme il le dit lui-même, presque personne. Même pas assez de lecteurs
pour remplir un sauna de province un dimanche en fin d'après-midi. Et déjà
une question s'impose. Comment peut-on exister depuis plus de 30 ans dans la
sphère publique, recevoir plus de 15 fois le soutien d'éditeurs pourtant réputés
exigeants, sortir chaque fois des piles de livres dans toutes les librairies de
France et de Navarre, et passer à ce point inaperçu ? N'y a-t-il pas quelque
chose qui ne marche pas ? Qui est-ce qui ne fait pas son travail ? Sont-ce les
éditeurs qui publient n'importe quoi ? Les attachés de presse qui ne savent
pas travailler ? Les médias qui n'ont pas le flair suffisant pour mettre
de l'avant les nouveaux talents ? Ou le public qui refuse d'écouter ?
Notre auteur a publié chez les plus grands comme Robert Laffont ou
Gallimard.... Cette fois, les éditeurs ne seront donc pas mis en
cause. Mais au final, rien, toujours rien. Pas la moindre petite proposition de
prix, pas le moindre article sérieux dans les journaux, pas d'évolution, pas
la moindre invitation télé... Pourtant, avec tous les débats qui se font sur
le pacs, l'homophobie, l'homoparentalité, etc, ce ne sont pas les occasions qui
manquent. Notre auteur le sait. Il s'en plaint. Il se renfrogne. Et c'est là
que tout dérape. De frustration en déception, il perd l'espoir, il perd la
confiance et se dit à quoi bon ? A quoi bon continuer dans la qualité et le
sérieux puisque tout le monde s'en fout ? Notre auteur prend alors un
pseudonyme et se met en tête d'écrire des histoires de cul. Sans
aucun intérêt, sans aucune tenue, rien que des fantasmes érotiques qui
illustrent ses propres frustrations sexuelles. Car notre auteur vieillit.
Désormais, il laisse ses rêves lui apporter en quantité ce que ni son
corps ni la réalité ne peuvent plus lui offrir, et cela prend de plus en plus
de place. Jusqu'à prendre toute la place. Conseillé par un mauvais éditeur
qui voit en lui l'occasion de gagner le plus d'argent possible en prenant le
moins de risques possibles, notre auteur tombe le masque. Il n'utilise même
plus de pseudonyme et décide de se consacrer désormais totalement à
l'érotisme. Au moins, pense-t-il, il se sera amusé, faute d'avoir connu le
succès. Et le voici maintenant lancé dans une saga pornographique qui est devenue
le centre de sa vie. Emporté par l'élan, notre auteur se crée même un site
Internet. Wow ! Lui qui était resté plus de trente ans sans en avoir, voici de
quoi attiser la curiosité... Une visite s'impose donc. La première
impression est plutôt positive. Un site actualisé, un texte par jour, notre
auteur travaille fort... Mais en regardant de plus près, de quoi s'agit-il ?
Notre auteur y expose sans pudeur ses histoires de fesses, se félicite
des rares baises qu'il arrivent encore à obtenir et collectionne les images de
mecs à poil qu'il affiche chaque jour en illustration de son humeur. Son seul
souci est d'observer les séances de pause de l'acteur porno à demi-nu qui va
apparaître sur les couvertures de ses livres, et sa seule préoccupation dans
la vie est devenue la grosseur des
biceps de Raphaël Nadal dont il ne parle que comme un objet de convoitise. L'observateur méticuleux et intelligent est
devenu un obsédé vicieux qu'un Internaute va même jusqu'à accuser de
pédophilie, parce qu'il avoue craquer sur un gars de 14 ans bien musclé.
Les liens qu'il a placés vont tous vers des sites de cul et du téléchargement
d'images pornographiques. Et c'est tout. Pas un
mot sur l'écriture, sur la littérature, sur autre
chose que le sexe. Un destin détourné. Celui qui fut autrefois dans ses
livres un ardent illustrateur des dégâts de l'homophobie dans nos vies n'existe
plus. Enfermé dans
une obsession.
Coupé de tout le reste. Et c'est là que cette histoire s'arrête. Personne ne voit rien,
ne dit rien, mais
c'est Mozart qu'on assassine. Qui se pastiche
lui-même et se ridiculise dans une démarche d'autodestruction rageuse. Aux Etats-Unis, notre auteur serait déjà devenu un
nouvel Edmund White ou un Felice Picano, il aurait aujourd'hui un
poste en création littéraire dans une université sur la côte est ou ouest.
En France, il est condamné à l'espoir qu'en devenant scabreux il se fera enfin
remarquer. Aucune université ni aucun magazine ne lui accordera
jamais le moindre intérêt. Et ce n'est pas avec ce qu'il écrit désormais que la
tendance va s'inverser. Mais à qui la faute ?
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Nicolas
Jones-Gorlin et Mérovée
par
Pascal Eloy
Nicolas
Jones-Gorlin est un jeune auteur encore peu connu qui a déjà publié
deux romans Poupées et Rose
Bonbon aux éditions Gallimard. Avec Mérovée,
son troisième titre, il signe un superbe livre, fort et passionné, qui frappe
tellement juste qu’on a peu de risques d’oublier.
Mérovée
raconte l’histoire de Jean, policier fraîchement débarqué à Paris pour y
vivre son homosexualité, et affecté au commissariat de Montfermeil, dans une
banlieue difficile. Là il fait la connaissance de Raymond, un policier d’expérience
à l’apparence bienveillante et protectrice. Rapidement, ce "gentil
policier" s’avère être le dirigeant d’un groupe de gardiens de la
paix qui, au nom de la supériorité de la race francque, s’arrogent le droit
de condamner et d’exécuter les criminels laissés en liberté. C’est d’ailleurs
au cours d’une de ces soirées d’exécution, que ces justiciers cagoulés
constatent qu’ils sont épiés par un jeune arabe. Jean se lance à sa
poursuite, mais, à peine l’a-t-il rejoint qu’il le laisse s’échapper
lorsqu’il se rend compte qu’il préférerait lui faire l’amour que de le
tuer. Il n’aura, alors, de cesse de le retrouver et de se cacher pour pouvoir
l’aimer.
Dans ce roman, Nicolas Jones-Gorlin prouve qu’il a un style personnel,
rythmé, net et précis. Inventif, l’auteur a même placé en exergue
certaines phrases de ses dialogues dans des encadrés. Rythmé, mais implacable,
Mérovée se lit d’une traite parce que les mots ne servent pas au
décor. Il y en a peu, mais tous sont à leur juste place ! Entre ratonnade,
haine et assassinats, l’auteur s’interroge sur la nécessité d’avoir une
image du père (positive ou non), sur le travail de la police de proximité dans
les banlieues, le rôle et les moyens de la justice. Bien qu’inavouée par le
héros principal, l’homosexualité demeure évidemment très présente tout au
long de l’œuvre parce que, flic ou racaille, il est impossible d’aller à l’encontre
de sa vraie nature.
Dans ce concert d'éloges, on regrettera juste un dénouement un peu rapide qui
aurait gagné à être légèrement plus étoffé. Mais, peut-être est-ce dû
à la violence dans laquelle l’œuvre se termine ou pour insister sur le fait
qu’il est toujours inéluctable d' assumer les conséquences de ses actes.
Enfin, si l’ouvrage raconte un invraisemblable amour gay, dans un commissariat
de banlieue, l’auteur réussit néanmoins avec brio à nous remettre en
mémoire les aventures tout aussi rocambolesques d’un auteur célèbre. En
effet, si Shakespeare avait connu Jean, le héros de ce livre, il aurait
lui-même écrit Mérovée, tant l’histoire de Jean est juste et parce
que, pour lui, l'amour s'est invité au bal de la mort et que l’amour dispose
de plus d’un tour pour réunir des amants improbables.
Nicolas
Jones-Gorlin,
Mérovée, roman, éditions Léo Scheer, 2008, 204 pages, 17 €.
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Un
jour, j'ai su, par Stéphanie Marques
Par
Christel Marque
La
trentaine active, Stéphanie Marques est chargée
de ressources humaines dans un grand magasin de bricolage. Elle est passionnée
de littérature et de voyages, plus particulièrement en Afrique, ce magnifique
continent tout en contrastes et en couleurs qu’elle nous fait découvrir dans
son premier roman Un jour, j’ai su…
Un
jour, j'ai su s’inspire d’une réalité parfois difficile : quand l’expatriation
d’une terre natale n’est pas choisie, quand la découverte de l’amour aux
premières années de l’adolescence est synonyme de tabous et de
transgressions. Un récit douloureux que Stéphanie Marques nous fait
partager. Un récit qui dévoile " l’intimité d’une vie, la
violence d’une passion. "
Après avoir passé les plus belles années de sa jeune vie dans l’insouciance
et la beauté des plages atlantiques d’une île sénégalaise, Sacha est
brutalement arrachée à cette terre chaleureuse qui la vit naître. À quatorze
ans, sa vie bascule. Il lui faut désormais affronter la grisaille urbaine de la
région parisienne. Sans repères aucuns, loin des senteurs enchanteresses de l’Afrique,
éloignée de ses amis d’enfance, Sacha découvre un pays et des coutumes qui
lui sont totalement étrangers. Perdue au milieu de tant de changements,
assaillie de doutes et rongée par la nostalgie de son île sénégalaise, elle
va s’engager sur le chemin d’un amour impossible. Attirée par une femme
belle et lointaine, Sacha découvre l’amour au féminin avec ses mystères et
ses secrets, ses non-dits et ses tabous. Un amour impossible qu’elle
expérimentera dans la souffrance, initiée par cette femme aussi séduisante qu’indécise.
Un amour qui la propulsera dans l’âge adulte bien trop tôt.
Sacha réussira-t-elle à se guérir de cette première blessure
sentimentale ? Ce désir qu’elle ressent si puissant sera-t-il partagé
sans conséquences ? Parviendra-t-elle avec l’âge à oublier ce premier
amour si douloureux ? Un jour, j'ai su nous dévoile la beauté de l’Afrique
et l’insouciance d’une adolescente qui grandit dans l’adversité et les
doutes. C'est un roman qui nous renvoie à nos premiers émois, nos premières
attirances féminines, hasardeuses et complexes. Quand l’amour se conjugue au
féminin et au présent de l’adolescence, cet âge définitif où tout est
pour toujours et à jamais.
Stéphanie
Marques,
Un jour, j'ai su, roman,
éditions Thélès, 2008, 17 €.
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Gary
Indiana à louer
Par
Thierry Zedda
Né en 1950, Gary
Indiana (Hoisington de son vrai nom) cumule de multiples casquettes :
chroniqueur, journaliste, romancier, photographe. Il est américain, mais on
n’en saura pas plus : il reste très discret sur sa propre biographie. Après les
récents succès critiques de Trois mois de fièvre
et Perverse indifférence, les éditions Phebus
nous permettent de découvrir enfin son premier roman À louer, paru en 1994 aux
États-Unis et traduit pour la première fois en français. Il a publié en tout
une petite dizaine de titres depuis 1987 et est parfois comparé à Truman
Capote.
Etudiant en architecture le
jour et serveur le soir à l’ Emerson, un club où se retrouve une partie de la faune déjantée
New-Yorkaise, Danny est un garçon à louer. Mais surtout un fin observateur, non dénué de
cruauté, qui dresse un portrait au vitriol du monde sordide qui l’entoure et
dont il fait forcément partie. A travers une série de lettres destinées à un mystérieux
« J » (dont on se saura jamais rien), il nous fait découvrir l’univers
sombre et désespéré qui compose son quotidien. Une descente en enfer qui le
mènera jusqu’à à se retrouver au centre d‘un trafic d‘organes.
A louer se lit comme un journal. C'est le récit sans fioriture, cru et violent, de
l’existence prostituée du jeune homme. Une galerie impressionnante de
personnages hors norme, en particuliers ses clients. Sans oublier toutes ces
situations, pour la plupart morbides, qui en découlent. Des âmes à la
dérive, semblables à des fantômes qui errent dans les brumes d’un New York
by night sous whisky cocaïne.
Gary Indiana ne nous épargne rien et semble même trouver une délectation sadique
à nous plonger avec son personnage dans les situations les plus extrêmes voire
rebutantes. Tout y est noir. Très noir. Et laisse donc peu de chance au lecteur
de s’identifier à cet univers. Les émotions sont inexistantes, si ce n'est
peut-être… entre deux os du cadavre de Chip découpé, qui
déchirent le sac plastique, quand Danny demande à garder la bite de son ami en
souvenir, comme une lueur venue des
ténèbres et qui rappelle un sentiment d’amour.
Écrit comme sous acide, le récit s’embrume au point qu'on finit par ne plus savoir si
ce qui y est rapporté est véridique ou pure affabulation car Indiana brouille constamment les pistes. Mais c’est un parti pris. Jamais un défaut.
Plus délicat cependant, le mariage du style (écriture sous acide) et de l’univers abordé
(totalement désespéré), fait penser à l'univers d’autres auteurs tels que Selby Jr ou même
Kerouac pour ne
citer qu‘eux. Comparaisons certes flatteuses mais qui du coup privent Gary
Indiana d’originalité et estompent un instant ses qualités littéraires.
Pourtant, malgré une impression de déjà lu, A louer reste un
témoignage audacieux d’une certaine détresse humaine.
Gary
Indiana, A louer,
éditions Phebus,
2008, 160 pages, 13.50 €.
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Kadyan
ou Willowra
par
Laetitia Schuck
Romancière
française, Kadyan aborde tous les genres, du roman
historique (A l’abordage !) à la
science-fiction (Le Cycle des atmaks). Passionnée
par les voyages, son univers est toujours peuplé d’amours et d’aventures
entre femmes. Son nouveau roman, Willowra,
représente une grande saga familiale en plein territoire australien qui se
déroule entre 1913 et aujourd’hui.
Victoria,
grand-mère tendre qui a aussi son franc-parler, vit à Willowra, dans le grand
domaine familial de l’arrière-pays australien. Elle décide de réunir l’ensemble
des membres de sa famille afin de lever le voile sur des secrets, enfouis depuis
trop longtemps. Elle se sent vieillir de plus en plus et ne veut pas partir sans
avoir parlé de son histoire. Parallèlement, Gabrielle, petite fille de
Victoria, a quitté les siens et son pays afin de vivre à Sydney, avec Tess, sa
compagne qui attend un enfant. Alors que les deux jeunes femmes commencent à
rencontrer des problèmes au sein de leur couple, Gabrielle va accepter de se
rendre à ce rassemblement au nom de l’amour qu’elle porte à sa
grand-mère. Elle va alors découvrir une histoire originale et surprenante et,
par là-même, faire le point sur elle et sa propre vie.
Dans Willowra, Kadyan déroule toute une saga à travers une
construction audacieuse en flash backs. Quatre grands chapitres structurant
portent le nom des grandes figures féminines du roman : Gabrielle (2006),
Jason (1913), Maggie (1922) et Victoria (1937). Willowra décline ainsi,
souvent avec beaucoup d’émotion, les amours d’une famille sur quatre
générations. Des couples lesbiens émergent avec force de ce tableau :
Jason, le père de Victoria qui est en fait une femme, et sa compagne Maggie ;
Victoria elle-même et son amie décédée, Ginger ; Gabrielle, la
petite-fille de Victoria et Tess. On traverse diverses époques (la guerre…),
différents lieux (Londres, l’Australie bien sûr). Le lecteur est pris par l’histoire
et on ne s’ennuie pas une seconde. Aspect sociologique intéressant, Kadyan
montre bien la différence d’évolution des mentalités, notamment par rapport
au coming-out et à l’homoparentalité, selon que l’on se trouve à Sydney
ou à l’intérieur des terres. Par ailleurs, on voit bien comment l’homosexualité
s’est affirmée dans la société de 1913 à 2006, : ainsi, entre Jason
et Gabrielle, deux visions du monde s’opposent, chacune liée à sa
génération. Certes, le combat continue, mais on peut constater qu'il y a eu de
nettes avancées. Précipitez-vous sur ce roman d’aventures féminin, plein de
surprises et de révélations. Si en plus vous aimez l’Australie, vous allez
fondre pour Willowra…
Kadyan, Willowra,
roman, éditions Labrys, 2008, 340 pages, 18 €.
En lire plus sur Kadyan : Entrevue,
A l'abordage !
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Jean-Paul
Roger : un sourd fracas qui fuit à petits pas
Par
Paul-François Sylvestre
Un enfant violé
par son père de 7 à 17 ans. Une mère qui mène son fils à l’abattoir pour
se protéger contre la violence de son mari. Une colère qui gronde, qui s’épuisera
peut-être grâce à une amitié sans calcul. Voilà quelques-uns des puissants
éléments au cœur du roman Un sourd fracas qui fuit à
petits pas, de Jean-Paul Roger. Roman que
XYZ éditeur qualifie à la fois de hard et soft.
En
2000, dans son premier roman intitulé L’Inévitable, Jean-Paul
Roger a raconté comment son personnage Paul (qui est un peu lui-même) a
été violé par son père pendant une dizaine d’années. L’auteur avait
alors décrit la double victimisation de Paul: un père violeur, une mère
complice. Le second roman poursuit ce récit en illustrant comment "l’incestué"
est pour ainsi dire contaminé par un virus aussi destructeur que le sida. Comme
le bonheur n’est jamais au rendez-vous, Paul mène une vie tout entière
aiguillée sur le sexe et l’échange incessant de partenaires. Il fréquente
les saunas gais, milieu que l’auteur décrit crûment.
Violé par son père, Paul se révolte contre sa mère qui n’a eu d’amour
que pour son frère décédé : "Tu m’aimais mieux vivant et entre
les pattes de ton [mari] Gérard. Là, je te soulageais de sa saleté et de ta
lâcheté." Presque chaque dialogue entre la mère et le fils est tenu sur
un ton antagoniste: "je suis homo par manque d’affection maternelle. Ça,
c’est un cliché. Je suis fif parce que mon frère Denis a pris tous les
chromosomes Y et je me suis ramassé avec les deux X. Encore mieux, je suis une
crisse de tapette parce que je voulais prendre ta place à côté de ton
Gérard. Il se plaint que tu es une vraie planche au lit."
Cofondateur du Centre de ressources et d’intervention pour hommes abusés dans
leur enfance, Jean-Paul Roger a beaucoup réfléchi sur l’inceste, ce
qui permet à son personnage d’explorer plusieurs pistes. Il note d’abord
que l’inceste, nom masculin qui unit le père et le fils et derrière lequel
se cache la mère, est un mot de 7 lettres, une pour chaque jour de la semaine.
Chiffre qui marque le début, à 7 ans, dans son cas. Le verdict est lourd:
"Mon père m’a in… ces… tué. Tué à répétition."
Devant ce mort en lambeaux, avec ses cauchemars en bandoulière, Lucilie-Lucille
est la seule personne qui offre à Paul une amitié "franche, honnête,
sans calcul ni mauvais desseins". Elle est toujours là pour l’accueillir
et transmettre à son ami la chaleur humaine qui lui a mortellement fait
défaut. Il importe de noter que cette amie franche et sans calcul aura le
dernier mot du roman. Elle fait comprendre à Paul qu’il doit tout écrire et,
pour cela, retourner sur les lieux où il a été agressé, revivre tous ces
moments, faire une œuvre du fatras de ses souvenirs. Travail merveilleusement
accompli dans Un sourd fracas qui fuit à petits pas.
Lorsque le père de Paul est sur son lit de mort, on lui dit que le temps est
venu de lui pardonner, geste que le ferait avancer. Logique difficile à avaler
de prime abord, mais les victimes de l’inceste disent à Paul que pardonner, c’est
trouver la paix en soi, que la colère demeure nuisible au mieux, une force
destructive au pire. L’écriture est salvatrice.
Jean-Paul
Roger, Un
sourd fracas qui fuit à petits pas,
édition XYZ, coll. Romanichels, Montréal, 2008, 224 pages, 25 $.
Le
coup du Kookaburra pour Claire
McNab
par
Christel Marque
Australienne
d'origine, Claire McNab
vit depuis une dizaine d'années dans les environs de Los Angeles et enseigne
les techniques d'écriture à UCLA. Auteur prolifique, elle a déjà publié une
cinquantaine de livres dont les thèmes vont de la fiction policière aux livres
pour enfants. Mai surtout, depuis plusieurs années, elle met en scène
différents personnages féminins récurrents à la forte personnalité, qu’elle
fait évoluer dans des univers aussi paradisiaques qu’enchanteurs. Trois
séries à suspense sont nées de sa plume offrant à ses lectrices des
portraits de femmes enquêtrices attachants et mystérieux... Son nouveau titre Le
Coup du Kookaburra en fait
justement partie.
Avec
la série des Carol Ashton, inspectrice de la police de Sydney, qui vit le jour
en 1988 avec Leçons de meurtre, Claire McNab propose une série
policière passionnante où les sentiments amoureux parfois se mêlent
étroitement à l’enquête criminelle. La série des Denise Cleever, agent
secret de l’Australian Intelligence Organization, que nous avons découvert
dans L’Île du
double jeu, invite les lectrices dans l’univers feutré de l’intelligentsia
du secret service, détaillant le portrait d’une femme déchirée entre son
devoir d’agent secret et son passé souvent lourd à assumer. Enfin, la série
des Kylie Kendall, détective privée, vit le jour en 2004 avec La Tactique
du Wombat. Lassée d’une vie trop tranquille aux confins de l’Australie
dans un village qui n’a de richesse que les opales des mines environnantes,
Kylie accepte l’héritage de son père américain, l’agence Kendall &
Creeling qu’elle doit diriger avec la froide mais non belle Ariana Creeling.
Elle quitte donc son Australie natale pour les paillettes de Los Angeles. Cette
première enquête s’avérera un fiasco, Kylie n’ayant aucune expérience
des techniques d’investigation.
Le Coup du Kookaburra propose une nouvelle enquête de Kylie Kendall
confrontée à la fois à sa volonté de mener à bien cette mission et à son
désir de séduire l’énigmatique Ariana Creeling qui l’attire de plus en
plus. Bien qu’il lui faille encore faire ses preuves, cette nouvelle enquête
s’avère très étroitement liée à son village australien et aux mines d’opales
alentours. Créateurs d’une émission pour enfants à succès mettant en
scène des animaux typiquement australien, les frères Hartnidge viennent
solliciter l’agence Kendall & Creeling. Des opales sont importées
frauduleusement à l’intérieur des peluches de leurs animaux qu’ils
espéraient implanter sur le sol américain, forts de leur renommée en
Australie. Kylie Kendall, pour qui les opales n’ont aucun secret, va devoir
faire face pour sa première enquête, à un imbroglio mediatico financier. Les
frères Hartnidge ayant qui plus est signé un contrat d’exploitation avec un
studio de cinéma fortement influencé par une église new age, Kylie Kendall se
retrouve au cœur d’un réseau ambigu où business et religion ne font qu’un.
Ce nouvel opus de la série des Kylie Kendall offre aux lectrices éprises de
suspense et d’exotisme un récit trépidant au cœur de Los Angeles, ville de
lumières et de strass où tous les excès sont permis. Sans oublier le charme
de l’Australie si chère à Claire McNab qui reste présent par delà
le Pacifique avec les personnages attachants des frères Hartnidge et l’horripilante
mais non moins surprenante tante de Kylie déterminée à la ramener en
Australie.
Claire McNab, Le
Coup du kookaburra,
éditions KTM, 213 pages, 17 €.
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Maurice
de E. M. Forster
Source
: http://culture-et-debats.over-blog.com
Aujourd’hui
considéré comme le classique des classiques, le roman Maurice,
écrit en 1913, ne parut qu’après la mort de son auteur Edward
Morgan Forster, selon ses
propres vœux, car il ne se sentait pas capable d’assumer cette publication de
son vivant. Adapté à l’écran par James Ivory en 1987 qui offrait un des ses
tout premiers rôles à Hugues Grant, Maurice
demeure pourtant un des rares exemples d’homosexualité assumée de la
littérature du siècle précédent, avec une conclusion qu’on peut dire
heureuse, ce qui était totalement inconcevable pour l’époque !
Maurice
Hall est attiré par les garçons. Engagé à donner libre cours à ses désirs
physiques par son ami d'université, Clive Durham, il se découvre une force et
une liberté dont Clive, l'initiateur, n'est plus, lui-même, capable. Clive se
marie. Maurice tente de résister aux contraintes sociales, dont il soupçonne
qu'elles sont plus intérieures qu'extérieures. Malgré ses peurs et les
conseils plus ou moins avisés de son entourage, Maurice choisira finalement de
vivre avec Alec, le beau garde-chasse .
Dans ce roman, il n'y a aucun prosélytisme lyrique, aucun flou onirique du
désir, aucun mensonge de libération. Dans la plus simple des linéarités
romanesques, "Maurice" fait le récit d'une vie qui n'est pas plus
maudite qu'une autre, qui n'est pas plus illuminée qu'une autre, qui n'est pas
plus corrompue qu'une autre, mais qui recherche la transparence.
Maurice a pour George, le jeune jardinier, une passion violente qui le poursuit
dans ses rêves, mais c'est avec Clive qu'il va sortir du monde féminin de sa
famille (son père est mort et il a deux sœurs) et du monde asexué du lycée.
Comme pour beaucoup d'Anglais, l'université est une découverte sensuelle : le
souvenir de l'idéal grec conforte l'intimité de chambrée. On lit le Banquet
et on s'amuse des précautions épouvantées des professeurs.
Quand Clive avoue son amour en premier, Maurice se montre au début scandalisé
et horrifié. Mais les choses vont changer. Car Maurice a besoin de temps pour
apprendre à ressentir et quand il avoue à son tour son amour à Durham, il
sera provisoirement repoussé. Leur amour désormais attaqué par ces aveux mal
accordés commence mal, mais résistera.
Décomposé par la normalisation forcenée de Clive, Maurice tentera de trouver
la paix en consultant médecin et psychologue, mais sans succès. L'apparition
splendide du garde-chasse Alec Scudder lui montrera finalement la voie à
suivre. Alec devait partir pour l'Argentine, par le Normania, mais après
plusieurs appels, Maurice le rejoindra avant le départ, annulé
définitivement. Clive vivra dans le mensonge qu'il a choisi, tout en briguant
un siège au Parlement... Une histoire passionnante et édifiante.
Incontournable.
E.
M. Forster,
Maurice,
éditions 10/18, Paris.
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