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Juillet-août 2008 - Numéro 66 - 6e année ©

 

Au sommaire :

Opinion

La folie des guides

Roman

Les amants de Daniel Arsand

Roman

Julie Oriol rue Ribarska

Roman

Paul Amstel ou le tueur du Marais

Roman

Les Dix ans, ça se fête de KTM

Roman

Claude Lavoie, un homme aux Dieux

Roman

Serge Noël et le journal d'un homme seul

Roman

La place rouge de Dominique Fernandez

 

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La folie des guides
par Pierre Salducci

Il se passe quelque chose de nouveau dans le petit monde de l’édition gay et lesbienne francophone, l’avez-vous remarqué ? C’est la folie des guides ! ! En effet, depuis le début des années 2000, ils ne cessent de se multiplier créant ainsi une nouvelle catégorie de livres chez plusieurs éditeurs. Entre romans, nouvelles, poésies et essais, voici maintenant les guides pratiques, ou comment faire ceci et comment faire cela, adapté à la communauté gay et lesbienne. Attention, phénomène !

Pour ceux qui l'ignorent encore, rappelons que tout a commencé en 1977 aux Etats-Unis, avec le fameux guide de Edmund White et Felice Picano, The Joy of Gay Sex, premier ouvrage du genre, resté depuis comme il se doit une référence incontournable. L’idée était alors totalement audacieuse et novatrice. Tout d’abord, faire un guide destiné aux gays ne s’était jamais vu. Qui plus est, axer ce guide sur la sexualité allait à l’encontre de tous les tabous jamais connus, puisque normalement on pouvait parler de tout sauf de sexe. Et enfin, associer le mot "joy", c'est-à-dire "plaisir", à l'homosexualité, c’était pire que tout, la provocation totale, l’offense suprême. Mais en ce temps-là, rien ne pouvait arrêter les auteurs du groupe Violet Quill  et l’ouvrage n’a jamais quitté depuis les rayons des librairies, preuve de son succès et de son utilité. Quelques années plus tard, quand est venue l’ère du sida et du sexe sécuritaire, le guide subit de nombreux attaques car il ne tenait pas compte des risques de contamination et des mesures de protection. Qu’à cela ne tienne, Felice Picano se remit au travail et comme Edmund White n'était plus disponible, il forma équipe avec Charleset tous deux sortirent une nouvelle version de l’ouvrage, The New Joy of Gay Sex (1993), qui connut toujours le même succès. Traduit en français par la suite, le guide est disponible aujourd’hui chez Presses libres au Québec sous le titre Plaisirs gay, paru en 2005.
En France, c’est sans doute Érik Rémès qui flaire le premier le bon coup en décidant de mettre à profit ses études en sexologie pour publier à son tour un ouvrage très inspiré de celui de Picano et White, Le Guide du sexe gay, paru aux éditions Blanche en 2003. Le livre connut un tel succès que l’auteur s’engouffra littéralement dans la veine des guides pendant plusieurs années, signant également coup sur coup un Sexe guide (pour tous) et le mini guide Osez les conseils d'un gay pour faire l'amour à un homme chez La Musardine. Cette fois-ci, la roue était lancée !
Dès 2004, c’est l’amour lesbien qui entre dans la danse avec deux nouveautés restées à ce jour sans concurrence : Les Plaisirs de l'amour lesbien, de Felice Newman paru chez Presses libres (mais signé par un homme !) et Lesbiennes Kama sutra, de Kat Harding, chez Contre-Dires. Deux ouvrages traduits de l’anglais qui montrent visiblement que les maisons d’édition lesbiennes françaises n’ont pas encore décidé d’attaquer le marché, mais attention, ça pourrait venir ! D’ici là, les guides gay fleurissent. Rien que depuis le début de l’année pas moins de trois nouveaux titres ont été annoncé.
Rendons à César ce qui est à César, c’est une fois de plus la collection Osez chez La Musardine qui reprend le flambeau dès 2007 en lançant une nouvelle initiative vers la fin de l’année avec le guide de Raphaël Moréno, Osez la drague et le sexe gay. Peu de temps après, début 2008, la petite maison d’édition du Poitou-Charentes, Des livres et des hommes, annonce un projet ambitieux signé Erwan Chuberre : Le Guide du couple pour eux, dans lequel on apprendrait tout tout tout sur comment trouver l’homme de sa vie, comment le garder et vivre un couple épanoui. Malheureusement, annoncé en février, l’ouvrage a été reporté plusieurs fois et n’est toujours pas paru. Espérons-le pour bientôt. Enfin, dernier né de cette série mais peut-être le plus original et percutant, signalons le très branché et humoristique Trouver un mec en dix leçons, de Philippe Nadeau et de Jérôme Marchant, qui vient de paraître chez Textes gais sous la supervision de Pédro Torres. En 10 chapitres pratiques, ce petit manuel vous promet d'apprendre à rencontrer le mec de votre vie, à le reconnaître, à le séduire… Il vous guidera dans le dédale des amours homosexuelles et vous aidera à croire en vous, à investir les lieux les plus propices, à éviter les boulets, à harponner celui que vous attendez (et qui vous attend !) et à transformer une rencontre d'un soir en amour d'une vie… Alors, ne ne perdez plus de temps à chercher, trouvez le bon guide et lisez-le ! Bonnes vacances à tous et à toutes.

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Des amants pour Daniel Arsand
par Pascal Éloy

Daniel Arsand, tour à tour libraire, critique littéraire, éditeur et attaché de presse, commence sa carrière d’écrivain à l’âge de quarante ans. Il rédige d'abord une biographie de l'actrice Mireille Balin, puis des histoires dans la Nouvelle Revue Française ou quelques poèmes. Il publie, en 2005, son véritable premier roman La Province des ténèbres. Il enchaîne ensuite avec En silence, La Ville assiégée, Lily, Ivresses du fils ou Des chevaux noirs. Il a également collaboré à l’écriture de la suite d'un roman inachevé de George Sand, Albine.

Dans Des amants, Daniel Arsand raconte les aventures de deux hommes amoureux dans la France du XVIII siècle. L'histoire commence avec Sébastien Faure, jeune berger de quinze ans, qui garde tranquillement son troupeau quand le cheval du prince Balthazar de Créon l’approche au grand galop, puis désarçonne son cavalier. Celui-ci reste à terre, inanimé et seules les connaissances en herboristerie de Sébastien parviennent à le réanimer. Lorsque Balthazar s’appuie sur Sébastien pour se relever, ce dernier lui déclare tout de go : Je suis à vous. Un an plus tard, Balthazar "achète" Sébastien à son père et l’emmène dans son château pour l'éduquer, faire de lui un médecin pour le roi, et surtout l'aimer. Mais si Balthazar et Sébastien vivent leur passion à l'écart de la société, cette distance est mal vue à la cour où l'absence de Créon fait jaser.
Dans cet ouvrage aux cent chapitres, parfois réduits à quelques lignes, Daniel Arsand livre un texte vif, raffiné où sa verve poétique s’exprime sans limite. Sous l’apparente simplicité de ses mots brûle un feu à la beauté tragique et envoûtante. C’est pourquoi cette œuvre évolue dans une atmosphère bucolique empreinte de noblesse et de délicatesse.
Quant à l’intrigue, elle pose, en fait, deux questions essentielles. La première est de savoir si l’amour peut traverser les barrières de la société. Là, point de retenue ! L’auteur signe un flamboyant et bouleversant éloge à la liberté d'aimer, loin du militantisme agressif, mais avec l'assurance d’énoncer une évidence, quel que soit le sexe de l’être aimé. Il ne s’agit plus uniquement de la liberté d’aimer, mais aussi de son corolaire, le droit à l’indifférence et à vivre le tout selon ses choix.
Le romancier s’interroge ensuite sur la force de l’amour ; un peu comme s’il voulait tester la maxime du poète "pour vivre heureux, vivons cachés". Et c’est là que se niche son tour de force…
En effet, il va raconter la passion de deux hommes au XVIIIe siècle et mettre en évidence, avec beaucoup de simplicité, que, sous le prétexte du respect dû au roi, le vrai problème réside plutôt, comme l’énonce Michel Foucault, dans la découverte que l’amitié entre deux hommes constitue, à partir de cette époque, un "problème social, politique et médical". En effet, loin de la tolérance plus moins marquée qui existait précédemment, on aborde désormais la question comme une menace sociale à régler, en urgence, afin de préserver l’intégrité et les fondements de la société. Et cette interrogation, même si le contexte sociétal a évolué, demeure encore pertinente aujourd’hui.
En conclusion, Des amants constitue donc un savant agencement entre utopie champêtre et conte philosophique car si, comme Sébastien vous vous demandez "Comment peindre ce qui vous éblouit ?", faites, alors, confiance à Daniel Arsand qui a parfaitement réussi son tableau !

Daniel Arsand, Des amants, roman, éditions Stock, 2008, 180 pages, 15 €.

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Julie Oriol rue Ribarska
Par Laetitia Shuck

Rue Ribarska est un court roman lesbien, publié par un jeune secteur éditorial. En une centaine de pages, Julie Oriol nous entraîne au cœur de la ville de Vukovar, rue Ribarska, pendant la guerre qu’a traversée l’ex-Yougoslavie.

L’action se passe en 1991 à Vukovar, assiégée par les Serbes pendant trois mois. Jelena est croate. Son mari, parti à la guerre, n’est jamais revenu. Son fils Goran, trois ans, est mort sous les bombardements. Elle est désespérée et seule, vivant désormais dans un abri, qui se trouve dans la rue Ribarska. Anja est serbe. Et lesbienne. Médecin, elle ne peut plus exercer son activité en raison des combats entre les peuples. Elle vient alors se cacher dans ce même refuge. Les deux jeunes femmes vont apprendre à se connaître. Malgré les bombes, la haine et la terreur, l’amour naît entre elles, réunies sous le même toit. Un jour, elles sont découvertes et séparées. La tension est à son comble. Alors Anja donne rendez-vous à Jelena apès la guerre, même date, même endroit. Mais après cette séparation et toutes les épreuves subies, Jelena part pour Vancouver. Pourront-elles se retrouver un jour ?
Rue Ribarska est un roman écrit et ciselé. Chaque mot est choisi et l’ensemble fait preuve de beaucoup d’attention et de finesse. Le cœur du roman se déroule donc en 1991, période de bruit et de violence. Il est encadré par deux moments calmes et intenses, le début et la fin qui se situent en 1996. Ainsi, par des effets de flashbacks, Julie Oriol réussit-elle, à travers la forme d’un journal intime, à retranscrire le quotidien de ces deux jeunes femmes qui s’aiment. Action en huit-clos, Jelena et Anja évoluent sous terre. On les voit rarement sortir. Néanmoins, leurs rares escapades dans la nature sont liées au bonheur. Au delà de l’Histoire, Rue Ribarska développe une histoire d’amour dans ce pays dévasté. Peu importe que l’on soit serbe ou croate. Jelena tombe amoureuse d’Anja. Enfin, elle va devoir apprendre à surmonter la culpabilité qu’elle éprouve depuis la mort de son fils, afin de s’autoriser à éprouver des sentiments pour quelqu’un.
Rue Ribarska inaugure une ouverture de qualité dans la littérature lesbienne contemporaine. A partir d’une trame historique douloureuse, Julie Oriol déroule un récit plein de poésie, de charme et d’originalité. N’hésitez pas !

Julie Oriol, Rue Ribarska, roman, Collection Julie Oriol, 2008, 98 pages, 13 €.

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Paul Amstel ou le tueur du Marais
Par Pierre Salducci

Né en 1968, Paul Amstel a travaillé durant 12 ans dans une galerie de la rue de Seine à Paris, avant de partir pour New York. Il partage maintenant sa vie entre Amsterdam et le sud de la France. Il a publié Le Tueur du Marais, son premier roman, en 2003 chez Thé Glacé, du temps où la collection était encore dirigée par François Harray et hébergée par Labor édition. Il s’agit du premier épisode des aventures de Guillaume Le Foch, un premier tome qui est cependant resté sans suite jusqu'à aujourd’hui.

Au début du roman, Guillaume Le Foch débarque tout juste de New York et retrouve le Marais où il avait laissé tout son petit monde : son meilleur ami Guy, ses copines lesbiennes et bien sûr quelques amants plus ou moins importants. Mais voici qu’il a à peine le temps de s’acclimater à la capitale qu’il reçoit des menaces de mort et qu’un horrible meurtre survient dans son entourage. Il n’en faudra pas plus pour semer la panique dans le quartier et dans sa vie. Aidé de ses amis et amants, Guillaume mène l’enquête pendant qu’une succession d’étranges événements vient bouleverser le cours paisible de son quotidien.
Paul Amstel a construit son roman à la manière d’un polar d’Agatha Christie, c’est-à-dire qu’il nous enferme dans un univers restreint où se croise un petit nombre de personnages. Dans ce cas, il s’agit du Marais, présenté comme un petit village peuplé presque exclusivement de gays et où tout le monde se connaît, voire plus. Au fil du roman, de nombreux personnages seront suspectés d’être le meurtrier, jusqu’à ce que la vérité éclate tout à fait à la fin, dans un total retournement de situation, absolument imprévisible.
Le Tueur du Marais est un bon roman de divertissement, le compagnon idéal pour la détente ou les vacances. Paul Amstel nous offre en plus une galerie de personnages bien campés en usant d’un style souvent original. Son Marais réinventé épingle bien les petits travers des Parisiens mais son regard n’est pas dénué de tendresse et il sait nous nous réserver un final heureux. Une bonne surprise.

Paul Amstel, Le Tueur du Marais, éditions Labor, collection Thé Glacé, réédité chez Biliki, 2003, 315 pages, 16 €.

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Les dix ans, ça se fête de KTM
par Christel Marque

A l’occasion de son 10ème anniversaire, Isabelle LeCoz, fondatrice de KTM éditions, s’offre et nous offre un florilège de ses meilleures auteures auxquelles elle a soumis une trame minimale pour nous conter, non sans humour, la célébration de ces 10 ans. Mais avant d’ouvrir le bal scriptural auquel l’éditrice nous convie, revenons 10 années en arrière, à la naissance de KTM éditions qu’Isabelle LeCoz eut la gentillesse de me raconter lors d’une rencontre à Tours le 21 mai dernier.

KTM éditions est née d’un manque et d’une envie. Lors d’un séjour en Australie, Isabelle LeCoz se délecte de romans lesbiens anglophones et réalise alors l’inexistence de tels écrits en France et en français. Désireuse de faire partager son amour de la littérature lesbienne au plus grand nombre, elle s’attèle à la traduction d’un roman anglais. Mais aucune maison d’édition de l’époque ne semble disposée à diffuser un tel roman. La littérature gay et lesbienne en France n’en est qu’à ses balbutiements. L’envie d’offrir à la communauté gay et lesbienne une culture littéraire qui lui ressemble pousse Isabelle LeCoz à créer sa propre maison d’édition. Sans expérience et sans carnet d’adresse, Isabelle LeCoz lance alors KTM éditions avec cette passion et ce désir de vivre une littérature lesbienne francophone qui parle à toutes les femmes qui aiment les femmes. Une littérature qu’elle diffuse avec bonheur depuis maintenant 10 ans. Non sans un travail acharné et une passion qui est demeurée intacte 10 ans après. Cy Jung sera son premier auteur…
Ce dixième anniversaire de KTM éditions a donné naissance a un roman collectif exceptionnel de par sa forme et son sujet. Isabelle LeCoz a invité toutes ses auteures à monter à bord d’un magnifique bateau, La Toupie (symbole de la maison) pour un voyage nocturne sur la Seine sous les regards illuminés des monuments parisiens. Une soirée de rencontres et de retrouvailles qui réunit Cy Jung et Nathalie Vincent, en passant par Véronique Bréger ou encore Anne Alexandre. Pour les lectrices, c'est l'occasion de découvrir ou de redécouvrir des personnages attachants pour lesquels l’amour rime avec désir et passion et se conjugue au féminin, exclusivement. Toutes se retrouvent à bord de La Toupie mais chacune ont une histoire différente à raconter. Les unes sont là pour affronter un amour perdu ou rencontrer celle qui bouleversera leur quotidien ; les autres pour oublier des amours défuntes ou pour passer une soirée mémorable, tout simplement. Au final, cette soirée entre fiction et réalité sera-t-elle l’occasion pour certaines de renouer avec leur destin ? Toutes ces femmes sauront-elles profiter de la fête comme elles le méritent ou un événement inattendu viendra-t-il bouleverser cette balade nocturne ? C'est là le mystère de cet étonnant roman.
Les plumes s’enlacent et s’entrelacent dans cette intrigue à 10 voix pour nous offrir un regard multiple sur une soirée inoubliable.
Un magnifique cadeau de KTM éditions à ses lectrices qui, depuis 10 ans, s’émerveillent des aventures de femmes qui leur ressemblent. Le roman lesbien est aujourd’hui en plein essor grâce à des éditrices passionnées comme Isabelle LeCoz qui ont eu l’audace de se lancer dans une telle aventure. Des femmes pour lesquelles la passion de la littérature est plus qu’un métier, un art de vivre.

Dix ans ça se fête, collectif, roman, éditions KTM, 2008, 340 pages, 18 €.

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Claude Lavoie, un homme aux Dieux
Par Paul-François Sylvestre

Lors du troisième Festival gai de Québec, le 15 mai dernier, a été couronné Un homme aux Dieux, premier roman de Claude Lavoie. Sous-titré L’odyssée d’un gay luron, cet ouvrage présente un mélange d’humour absurde et de délires sur fond de mythologie grecque et d’histoires coquines.

Publié aux Éditions Point de fuite (Montréal), Un homme aux Dieux a tous les attributs d'un récit autobiographique puisque l’auteur nous invite à partager ses névroses. Nous le suivons dans sa quête éperdue de l’autre, de l’amour et, surtout, dans sa recherche de la liberté première, celle de l’expression de soi.
Le roman se présente comme un est road book qui aurait troqué les routes mythiques de James Dean ou de Jack Kerouac, pour les chemins tortueux de l’Olympe et ses méandres mythologiques, peuplés de dieux peu vertueux mais bien membrés. De Pâris à Priape, de Dionysos à Héraclès, le narrateur nous fait suivre son fil d’Ariane et nous fait plonger dans un labyrinthe déroutant où rêve et réalité, mythes et conscience, se mêlent et s’entremêlent devant nous, gais voyeurs.
Un homme aux Dieux est le premier roman de Claude Lavoie qui a choisi de dire et décrire la chosette sans jamais mâcher ses mots. Pour paraphraser Bossuet, on peut affirmer que tout ce qui enfle naturellement explose suavement et les mots pour le dire éjaculent gaiement. L'auteur n’emploie jamais le mot pénis. Il trouve ou invente une foule de synonymes comme : pain baguette, missile, hache de paix, produit intérieur brut, énorme bras canadien (dans le cas de Priape). À un moment donné, le romancier ouvre une parenthèse pour nous signaler qu’il s’est fixé pour objectif d’employer autant de synonymes qu’il en existe pour le mot homosexuel. Il aime aussi inventer des mots ou truquer des expressions.
Avec Un homme aux Dieux, Claude Lavoie choisit de nous ouvrir les portes de son existence d’homme gai. Il se livre en pâture et nous offre ses pensées en sacrifice. Résultat : nous suivons son voyage identitaire parsemé de points d’interrogation. Par delà les références mythologiques, les sarcasmes sur la vie gaie et les fantasmes sur l’onanisme, nous sommes guidés par une seule passion, celle de vivre pleinement en tant qu’être humain, aussi relatif que puisse être ce désir persistant

Claude Lavoie, Un homme aux Dieux, éditions Point de fuite, Montréal, 2007, 172 pages, 21.95 $.



Serge Noël et le journal d'un homme seul
par Pierre Salducci

Serge Noël est né le 23 septembre 1956. Écrivain bruxellois., il est également travailleur social et militant des milieux antiracistes et de la gauche radicale. Il a publié une dizaine de titres depuis 1978, principalement de la poésie. Son premier livre en prose, Journal d’un homme seul, est paru en 2006. Dans ce livre, l’écrivain belge évoque ouvertement son homosexualité et nous parle de ma difficulté de trouver l’âme sœur.

Même s’il est publié précédé de la mention roman, Journal d’un homme seul, comme son titre l’indique, est plutôt un journal, une suite de textes et de réflexions sur la vie, l’amour, les rencontres, tout cela écrit au fil des jours et selon l’humeur du moment. Serge Noël nous présente l’histoire d’un homme dans la quarantaine qui fait le point sur ses amours et sur sa solitude. Il s’appelle Roméo, incarnation du perpétuel amoureux. Il se parle à lui-même, s’invente des interlocuteurs, convoque des figures de personnages qui viennent hanter son univers. On ne sait jamais s’il s’agit de vraies rencontres, d’un point de départ réel qui est devenu fantasme par la suite ou d’une création de son esprit. Serge Noël a de belles réflexions sur l’âge, la vieillesse, le nécessaire détachement et le besoin d’y croire encore.
Le narrateur de Journal d’un homme seul tient lui-même un journal, ou plutôt se confie dans un cahier où il donne libre cours à son imagination et à ses frustrations. C’est dans ce cahier bleu qu’il fait apparaître Keïs, l’égyptien, son partenaire idéal, celui dont il a tant rêvé et qui n’existe pas vraiment. A moins que… A force d’y croire et de le convoquer à tout moment dans son texte, l’insaisissable Keïs finit par prendre forme et petit à petit, au fils des pages, voici qu’il deviendrait presque un être de chair et de sang.
Mais Journal d’un homme seul, c’est aussi une belle évocation de la vie en Belgique et de ses particularités, une longue promenade à travers Bruxelles et ses quartiers, ses habitants et ses traditions. Le tout guidé par une plume sûre qui oscille toujours entre réalisme et poésie.

Serge Noël, Journal d'un homme seul, éditions Biliki, 2006, 245 pages, 20 €.

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La place rouge de Dominique Fernandez
par Pascal Éloy

On ne présente plus Dominique Fernandez qui depuis L'Etoile rose a quasiment acquis le titre d'auteur homosexuel officiel français, une position flatteuse qui nourrit cependant de grandes attentes, au risque de décevoir. Car l'auteur publie beaucoup au fil d'une inspiration souvent vieillote et qui parfois déroute le lecteur.  Il nous revient aujourd'hui avec Place rouge, un roman bien écrit, c'est la moindre des choses, et qui comme souvent chez Fernandez mêle adroitement les effets romanesques de l’histoire et les connaissances de l’auteur.

Raoul, peintre à la mode, se rend à Moscou, avec sa sœur, afin d’exposer une partie de ses œuvres dans la galerie d’Irina Korsakov. Irina, jeune business woman de poigne, lui présente son frère cadet, Iermolaï, parce qu’elle a senti qu’ils ont une sensibilité commune. En effet, Raoul, séducteur invétéré, frustré des rencontres sans lendemain, a accepté ce voyage par désir de se plonger dans le romantisme russe et il espère rencontrer un russe blond aux yeux bleus en qui il découvrira le véritable grand amour. Frédéric, un ami de Raoul, russophile averti et érudit, les accompagne. Il entend, quant à lui, profiter de ce voyage pour compléter des recherches sur Gorki, un écrivain très populaire qui fut à la fois encensé puis maltraité par Staline. C'est ainsi que Raoul et sa sœur vont rencontrer Irina et son frère. Cette "intrigue devant le miroir" donnera naissance au choc de deux sensibilités qui croient se connaître, mais qui, en fait, demeurent à la périphérie de leur découverte culturelle réciproque tant ce jeu à deux couples s’avère rapidement tourner au double jeu de couple.
A la lecture de cette histoire, on ne peut s'empêcher d'établir un rapprochement entre le personnage de Frédéric et celui de Dominique Fernandez, tant ils sont tous deux avides d’étaler leurs connaissances de la Russie, qu’elle soit tsariste ou actuelle. Car comme dans tous ses romans, Dominique Fernandez partage, quasiment à outrance, ses connaissances puisqu’il vogue allégrement de Maïakovski à Chostakovitch, Akhmatova, Pouchkine, Tchaïkovski, Pasternak ou même Poutine. Très vite, la recherche de Gorki se révèle seulement un prétexte à nous offrir un cours interminable sur la littérature russe dans lequel le romancier livre des extrapolations personnelles sur la civilisation russe, mêlant vérités historiques et propagande politique. On s’étonnera juste que cette ressemblance ne soit pas totale dans la mesure où Frédéric ne partage pas le goût de Raoul pour les garçons !
Au final, Place rouge s'avère donc un livre de Dominique Fernandez comme les autres, voire un de plus, qui ne tranche en rien ave le style adopté depuis L’Étoile rose. Il serait-il donc intéressant que Dominique Fernandez finisse par choisir ce qu’il veut vraiment écrire : soit des romans gays avec une histoire construite et articulée, soit des carnets de voyage aussi documentés qu'une étude universitaire et qui lui permettent de partager ses découvertes ou connaissances. Mais à vouloir chaque fois faire les deux ensemble, il risque fort d'en lasser plus d'un et de n'atteindre aucun de ses objectifs !

Dominique Fernandez, Place rouge, éditions Grasset, Paris, 2008, 384 pages, 21 €.

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